La reconnaissance officielle du Somaliland par Israël, le 26 décembre 2025, constitue une rupture diplomatique majeure dont la portée dépasse largement la Corne de l’Afrique. Loin d’un geste symbolique, elle s’inscrit dans une recomposition profonde des équilibres géopolitiques autour de la mer Rouge, du golfe d’Aden et de l’Indo-Pacifique élargi. Elle révèle aussi une évolution des pratiques de reconnaissance internationale, de moins en moins fondées sur le formalisme juridique et de plus en plus sur l’utilité stratégique, la stabilité institutionnelle et la capacité réelle à gouverner.
Depuis plus de trente ans, le Somaliland fonctionne comme un État indépendant de facto. Séparé de la Somalie en 1991 après l’effondrement de l’État somalien, il a développé des institutions stables, organisé des élections pluralistes, assuré la sécurité intérieure et maintenu un contrôle territorial effectif. Contrairement à la plupart des entités non reconnues, il n’a pas émergé de la violence permanente, de la tutelle étrangère ou d’une dynamique révolutionnaire, mais a bâti sa légitimité sur la durée, la gouvernance et la stabilité.
Cette réalité met en lumière la dissociation croissante entre souveraineté juridique et souveraineté réelle. Le Somaliland incarne une forme de souveraineté fonctionnelle : il gouverne, administre et sécurise un territoire et une population sans bénéficier de la reconnaissance formelle censée consacrer ces fonctions. Israël, dont la culture stratégique privilégie la fiabilité opérationnelle et la stabilité des partenaires, a choisi d’assumer cette contradiction plutôt que de la contourner.
Mais la décision israélienne repose également sur une base historique souvent négligée. Le Somaliland fut un État souverain en 1960, issu d’un processus de décolonisation britannique conforme au droit international, reconnu par plus de trente pays dont Israël. L’union précipitée avec la Somalie italienne releva d’un choix politique juridiquement fragile, qui conduisit à la marginalisation du Somaliland puis à l’effondrement de l’État somalien. Lorsque le Somaliland proclame son indépendance en 1991, il ne rompt pas avec un État fonctionnel, mais revendique la restauration d’une souveraineté antérieure, suspendue par une union qui a cessé d’être.
Pour Israël, cette continuité historique confère à la reconnaissance une cohérence juridique rare. Il ne s’agit pas d’un précédent révolutionnaire, mais d’un retour à une réalité interrompue.
La motivation centrale demeure toutefois d’ordre stratégique. Le Somaliland occupe une position géographique exceptionnelle, au cœur d’un espace névralgique pour le commerce et la sécurité mondiaux : l’interface entre la mer Rouge, le détroit de Bab el-Mandeb et le golfe d’Aden, par laquelle transite une part essentielle du commerce maritime international. Depuis 2023, cette zone est devenue un théâtre de confrontation directe, marqué par les attaques répétées des Houthis contre la navigation commerciale.
Ces attaques ont démontré la capacité d’un acteur non étatique, soutenu par l’Iran, à perturber durablement les flux maritimes internationaux. Pour Israël, directement ciblé et économiquement affecté, la sécurisation de la mer Rouge est devenue un impératif stratégique – qui plus est depuis l’accord de cessez-le-feu de mai 2025 entre les Houthis et les États-Unis. Dans ce contexte, le Somaliland offre une façade maritime stable, politiquement alignée avec l’Occident, située à proximité du Yémen houthi et disposée à coopérer sur les plans sécuritaire et technologique.
La reconnaissance permet ainsi à Israël de formaliser un partenariat offrant des capacités de renseignement, de surveillance maritime, de logistique et, potentiellement, d’appui indirect contre les Houthis. Elle élargit la profondeur stratégique israélienne au-delà de son voisinage immédiat et inscrit l’État hébreu dans une logique de sécurité régionale continue, de la Méditerranée orientale à l’océan Indien.
Cette décision s’inscrit également dans la rivalité stratégique croissante entre Israël et la Turquie. Ankara a massivement investi la Somalie, y déployant sa plus grande base militaire à l’étranger et s’imposant comme l’acteur sécuritaire dominant à Mogadiscio. Cette présence s’intègre dans une stratégie de projection de puissance plus large, déjà visible en Méditerranée orientale, en Libye et au Levant.
Pour Israël, la Somalie n’est donc plus seulement un État fragile et instable, mais un espace potentiel de projection hostile. Dans un environnement où drones, missiles et capacités navales réduisent les distances, la géographie redevient déterminante. Le Somaliland apparaît dès lors comme un contrepoids naturel à l’influence turque : un acteur autonome, méfiant vis-à-vis de l’islam politique et disposé à s’inscrire dans des partenariats occidentaux durables.
La reconnaissance s’inscrit aussi dans la continuité des Accords d’Abraham et du partenariat stratégique avec les Émirats arabes unis. Abu Dhabi est déjà un acteur central au Somaliland, notamment via le développement du port de Berbera et l’implantation d’infrastructures militaires. Berbera constitue à la fois un hub logistique majeur et un point d’appui stratégique sur le golfe d’Aden, offrant une alternative crédible à Djibouti, saturé par les bases étrangères.
Pour Israël, l’intégration du Somaliland dans un écosystème régional structuré par les Émirats réduit les coûts politiques et diplomatiques de l’engagement. Elle renforce un axe pragmatique fondé sur la stabilité, la sécurité maritime et le développement économique, à rebours des logiques idéologiques ou révolutionnaires dominantes ailleurs dans la région.
L’Éthiopie et l’Inde complètent cette équation. Addis-Abeba, alliée historique d’Israël, cherche depuis longtemps un accès sécurisé à la mer, auquel les ports du Somaliland répondent directement. L’Inde, partenaire stratégique majeur d’Israël, développe quant à elle une vision maritime affirmée et cherche à diversifier ses points d’appui pour réduire sa dépendance aux routes contrôlées par des puissances rivales.
Dans cette géométrie stratégique émergente, le Somaliland agit comme un nœud discret mais central, reliant les intérêts israéliens, émiratis, éthiopiens et indiens dans l’espace indo-marin élargi. Sa reconnaissance par Israël renforce sa crédibilité et sa centralité dans ces réseaux en construction.
Enfin, cette décision porte un message politique implicite sur la nature même de la reconnaissance internationale. Face à une reconnaissance de plus en plus instrumentalisée à des fins symboliques ou idéologiques, Israël affirme une approche réaliste : la reconnaissance doit refléter la gouvernance, la stabilité et la responsabilité, non des slogans ou des équilibres diplomatiques figés. Le contraste est frappant entre le Somaliland, qui gouverne effectivement son territoire depuis plus de trente ans, et certaines entités reconnues sans contrôle effectif ni cohérence institutionnelle. Ce geste défie moins le droit international qu’il en expose les incohérences et l’application sélective.
Cependant, cette reconnaissance n’est toutefois qu’un point de départ. Le véritable enjeu réside désormais dans la capacité d’Israël et du Somaliland à transformer ce geste politique en un partenariat stratégique durable, capable de résister aux pressions diplomatiques, aux menaces sécuritaires et aux turbulences régionales. C’est à cette condition que cette reconnaissance cessera d’être un événement pour devenir un fait structurant du nouvel ordre stratégique de la mer Rouge.
