La paralysie rampante du détroit d’Ormuz, corollaire des opérations militaires américano-israéliennes lancées contre la République islamique d’Iran le 28 février 2026, a fini par cristalliser une polycrise systémique aux répercussions planétaires. Ce moment de rupture ne se contente pas de redessiner la carte sécuritaire du Moyen-Orient ; il révèle brutalement les contours d’une Europe économiquement exposée, politiquement absente et stratégiquement tributaire des décisions d’une Maison-Blanche qui ne lui a rien demandé. En quelques semaines, l’un des poumons du commerce mondial s’est transformé en une zone d’exclusion où la puissance technologique occidentale se heurte au mur de l’asymétrie.
En y façonnant une bulle d’insécurité, l’Iran a réussi à faire chuter de plus de 95% le trafic dans le détroit d’Ormuz, où des milliers de navires restent immobilisés à l’ouest du goulet, dans une attente dont personne ne fixe le terme. Conscient de son infériorité dans les airs après le démantèlement partiel de ses structures de commandement, Téhéran joue la carte de l’escalade horizontale pour maximiser le coût politique de la guerre à l’échelle mondiale, et transfère le centre de gravité de sa riposte vers le domaine naval – seul espace où ses capacités asymétriques peuvent tenir tête à une coalition classique.
Pour l’Europe, les conséquences de cette escalade sont déjà une réalité quotidienne, et s’accumulent selon plusieurs vecteurs que l’on aurait tort de traiter isolément.
Le premier est énergétique et économique. Depuis 2022, pour réduire sa dépendance aux hydrocarbures russes, le Vieux Continent a diversifié ses approvisionnements vers des routes alternatives transitant précisément par le Golfe. La fermeture de cet axe frappe donc de plein fouet le pouvoir d’achat des ménages et la compétitivité industrielle d’États membres qui n’ont pas encore absorbé les chocs successifs des années précédentes.
Le deuxième est géopolitique. Chaque baril qui monte enrichit Moscou. Les estimations évaluent à plus de dix milliards de dollars les recettes supplémentaires engrangées par la Russie sur le seul mois de mars 2026. Cette aubaine survient au moment précis où la pression monte à la frontière estonienne, et où l’économie de guerre russe et sa dynamique militaire en Ukraine s’essoufflent. En n’agissant pas dans le Golfe, l’Europe finance indirectement l’agression qu’elle prétend combattre sur son flanc est.
Si la liberté suppose d’être fort pour être craint, la puissance indispensable ne saurait exister sans crédibilité. Et pour l’Europe, la crédibilité naîtra de son autonomie stratégique et de son audace.
Le troisième est politique. La flambée des prix de l’énergie et de l’alimentation constitue un carburant éprouvé pour les populismes. Dans de nombreux États membres, certains n’attendent qu’une telle crise pour instrumentaliser le sentiment d’insécurité économique et contester les choix stratégiques des gouvernements en place. Le coût de l’inaction dans le Golfe se mesurera aussi dans les urnes si la situation s’éternise.
Le quatrième est institutionnel, et peut-être le plus cinglant. L’administration Trump a lancé l’opération Epic Fury sans consulter ses alliés européens, avant d’exiger leur concours tout en raillant l’OTAN d’une formule assassine – « nous n’avons jamais eu besoin de l’Alliance atlantique ». L’Europe se retrouve dans la position la plus inconfortable qui soit : celle d’un acteur soumis aux conséquences d’une décision qu’il n’a pas prise, sans avoir eu voix au chapitre. Cette « exposition sans représentation » n’est pas tenable pour des pays qui aspirent au rang de puissances souveraines.
Le cinquième vecteur constitue, enfin, une opportunité majeure. Les monarchies du Golfe se sont imposées comme des acteurs économiques incontournables et des investisseurs de poids en Europe. Aujourd’hui, la crise actuelle fragilise leur doctrine de sécurité, historiquement dépendante du parapluie américain. L’Europe tient là une occasion unique de s’affirmer comme un partenaire fiable, au même titre que les Etats-Unis. Elle peut ainsi se repositionner au sein d’une architecture régionale structurée par les Accords d’Abraham – à la condition sine qua non de marquer concrètement sa présence.
Ce tableau, pour sombre qu’il soit, n’est pas celui d’une impuissance irrémédiable. L’Europe dispose des capacités, de la légitimité juridique – accords de défense avec les pays du Golfe ; légitime défense face aux attaques contre ses bases ; clause de défense mutuelle vis-à-vis de Chypre attaqué –, ainsi que des intérêts objectifs pour agir, non pour satisfaire aux injonctions américaines mais en vertu de ses propres impératifs vitaux.
Pour ce faire, la boîte à outils est plus garnie qu’on ne le croit. Dans le domaine de la surveillance maritime, le précédent de l’OTAN en mer Baltique en 2025 – déploiement de drones navals en réponse aux sabotages russes des infrastructures sous-marines – offre un modèle reproductible, cofinançable avec les États riverains du Golfe. Dans la guerre des mines, l’Europe détient une avance technologique déterminante (programme SLAMF, systèmes Exail, Pathmaster de Thalès). Une force de déminage téléopéré permettrait de sécuriser les voies de navigation sans exposer de marins occidentaux, dans le cadre d’une mission politiquement inattaquable. L’escorte navale, quant à elle, doit être repensée – non plus des frégates lourdes isolées, vulnérables aux essaims de drones, mais une couverture aérienne mobile, des patrouilleurs légers et surarmés, et un modèle de franchissement fluide qui dilue le risque plutôt que de concentrer les cibles.
À cela s’ajoute le capital que représente le savoir-faire ukrainien en matière de guerre asymétrique par drones. Déployé dans le Golfe en partenariat avec l’industrie de défense européenne, il répondrait à trois impératifs simultanés : fournir aux monarchies du Golfe des défenses anti-drones économiques, tisser un lien de confiance stratégique inédit, et démontrer à Moscou, Pékin et Washington qu’une puissance militaire crédible peut émerger du Vieux Continent.
La question n’est donc ni technique ni juridique. Les moyens existent, et la légitimité d’une intervention – qu’elle repose sur l’appel à l’aide des États du Golfe ou sur l’Article 51 de la Charte des Nations Unies – est à portée de main. Une coalition ad hoc de volontaires menée par Paris, Londres et Berlin en constituerait le véhicule institutionnel le plus agile, sans attendre l’illusoire consensus des trente-deux membres de l’OTAN.
Mais ce qui fait défaut, c’est la volonté politique. Il s’agit d’intervenir parce que l’Europe se le doit à elle-même, à ses partenaires du Golfe, et à l’Ukraine dont la survie dépend en partie de la privation des ressources russes. Si la liberté suppose d’être fort pour être craint, la puissance indispensable ne saurait exister sans crédibilité. Et pour l’Europe, la crédibilité naîtra de son autonomie stratégique et de son audace.
Cette crise du Golfe n’est pas un simple soubresaut régional ; elle est le miroir des conflits du XXIe siècle, où la déstabilisation d’artères vitales devient l’arme des perturbateurs. Pour l’Europe, elle sonne comme un avertissement existentiel. Mais elle est aussi l’occasion inespérée de retrouver sa place sur l’échiquier du monde, de redevenir un acteur incontournable qui ne se contente plus de subir l’histoire, mais qui défend ses intérêts, ses partenaires, sur ses propres termes, avec ses propres moyens.
Pour lire l’article sur le Figaro : https://www.lefigaro.fr/vox/monde/arie-bensemhoun-l-europe-peut-et-doit-agir-dans-la-crise-du-detroit-d-ormuz-20260401
