À Idlib, la sanglante percée du régime syrien (Georges Malbrunot – Le Figaro)

Damas a repris le contrôle de nombreuses localités à l’ouest d’Alep. L’exode se poursuit et Ankara menace.

Poursuivant leur offensive à coups de bombes et d’obus contre les positions ennemies, les forces syriennes ont repris ces derniers jours le contrôle d’une douzaine de localités autour d’Alep, la deuxième ville du pays dans le nord-ouest de la Syrie.

Des villes symboles de l’opposition à Bachar el-Assad, comme Hanadan et Hraytan, sont tombées, sans livrer bataille, les rebelles s’en étant retirés peu avant. Certains fiefs étaient aux mains des insurgés depuis 2012, comme la base militaire 46, à 12 kilomètres seulement d’Alep, où étaient positionnées des forces turques, alliées des insurgés.

Dans la seule journée de dimanche, «les prorégime ont repris le contrôle de toute une zone à l’ouest d’Alep, alors que pendant huit ans, ils ne pouvaient pas saisir un village», réagit Rami Abdel Rahman, directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), basé à Londres.

Les loyalistes ont été épaulés par des avions russes, qui ont mené des frappes notamment contre Hanadan, ainsi que par des miliciens, soutenus par l’Iran. Damas sécurise ainsi Alep, cible jusque-là de bombardements des djihadistes et des rebelles, qui contrôlent encore la province voisine d’Idlib, la dernière entre les mains des opposants à Assad. Mais leur ultime bastion est de plus en plus menacé. Depuis décembre, le pouvoir syrien et ses alliés sont repartis à l’assaut de cette province d’Idlib ; et deux mois plus tard, la région n’est plus contrôlée qu’à moitié par les djihadistes de l’ex-branche syrienne d’al-Qaida, Hayat Tahrir al-Cham.

Mardi dernier, Damas avait enregistré une victoire importante en reprenant le contrôle intégral de l’axe routier stratégique M5, reliant Damas et Alep, les deux plus grandes villes du pays.

Discussions turco-russes pour apaiser les tensions

Ces avancées se sont traduites par une crise humanitaire de grande ampleur. Selon l’ONU, plus de 800.000 personnes, principalement des femmes et des enfants – soit un habitant sur quatre de la poche rebelle – ont été jetées sur les routes de l’exil, depuis le 1er décembre. L’exode devrait se poursuivre, des milliers d’autres cherchant à rejoindre des zones plus sûres près de la frontière avec la Turquie, selon le porte-parole de l’ONU pour la Syrie, David Swanson. L’hiver glacial aggrave la situation de ces nouveaux déplacés d’un conflit qui dure depuis neuf ans, ayant entraîné la mort d’au moins 380.000 personnes et le départ forcé de plus de onze millions de Syriens de chez eux.

Le dernier épisode de cette interminable guerre a provoqué la mort d’au moins 200 personnes dans la région d’Idlib, selon l’ONU, qui déplore également la suspension d’activités de plus de 70 hôpitaux, après avoir été pris pour cibles, ou ayant peur de l’être. «J’ai perdu le contact avec des amis qui étaient dans les secteurs repris par l’armée, déplore une humanitaire, je ne sais pas s’ils ont eu le temps de fuir avant l’avancée du régime, ils redoutaient d’être arrêtés ou exécutés par Damas.»

Cette nouvelle escalade de la violence a provoqué de vives tensions entre la Syrie et la Turquie, frontalière de la province d’Idlib, qui dispose de douze postes d’observation dans le Nord-Ouest syrien, en vertu d’un accord conclu en 2018 sous l’égide du parrain russe, l’arbitre du conflit syrien.

Les avancées des forces syriennes ébranlent la fragile coopération entre Ankara et Moscou, qui soutiennent des camps opposés mais collaborent pour trouver une solution politique au conflit. La Turquie, qui soutient les rebelles, dénonce des attaques syriennes qui ont entraîné la mort de 14 soldats turcs au cours des deux dernières semaines. Vendredi, un hélicoptère de l’armée syrienne a été abattu «par un missile ennemi», a indiqué Damas, et ses deux pilotes sont morts. Selon l’OSDH, le missile était entre les mains des forces turques.

Lundi, des discussions turco-russes se sont tenues à Moscou pour apaiser les tensions. La veille, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, avait réclamé un cessez-le-feu durable auprès de Sergueï Lavrov, son homologue russe. Quatre postes d’observation turcs sont désormais dans la zone contrôlée par Damas. Dimanche, Donald Trump a téléphoné au président turc, Recep Tayyip Erdogan, pour lui faire part de son inquiétude devant l’escalade des violences. Il a également exhorté la Russie à cesser de soutenir «les atrocités» du régime syrien. Ankara menace désormais de recourir à l’option militaire, si Damas ne retire pas ses troupes, d’ici à la fin du mois, derrière les lignes définies par l’accord de désescalade de 2018.

La Russie et la Turquie ont échangé des accusations réciproques. Ankara reproche au parrain russe mais aussi iranien de ne pas avoir tenu leur engagement de contraindre Assad à rester en dehors des zones proches des postes d’observation turcs. En riposte, le Kremlin a accusé Ankara de ne rien faire pour «neutraliser les terroristes à Idlib», une situation jugée «inacceptable» par Moscou.

En fin de semaine, Ankara a envoyé, en renfort à Idlib, 60 véhicules transportant des commandos et des véhicules blindés, avec pour objectif de renforcer les postes turcs. Au total, depuis début février, Ankara a déployé environ 6500 militaires et 1900 véhicules de combat dans le Nord-Ouest syrien, selon l’OSDH. «La Turquie ne supporterait pas une nouvelle vague de migration», a rappelé le vice-président, Fuat Oktay, sur la chaîne de télévision NTV. Ankara abrite déjà plus de 3,6 millions de réfugiés syriens.