A Gaza, entente à risques entre Israël et le Hamas (Louis Imbert – Le Monde)

La mort d’un chef de faction confirme les intérêts croisés entre Tel-Aviv et le mouvement palestinien.

C’est un cas inédit à Gaza : toutes les parties en conflit autour de l’enclave palestinienne s’entendent sur le dos d’un mort. Le commandant Baha Abou Al-Ata avait été brièvement, en novembre 2019, l’ennemi public numéro 1 d’Israël dans les territoires. Un chef de bande plutôt qu’un officier, selon l’armée. Une tête brûlée qui refusait la trêve non officielle nouée depuis plusieurs mois avec le Hamas, le maître de Gaza.

La frappe aérienne israélienne qui a tué ce militant du Jihad islamique palestinien, groupe radical de Gaza, le 12 novembre, a suscité l’échange de feu le plus meurtrier depuis 2018 : 34 morts palestiniens. Ces tirs ont pris fin en trois jours, sans que le Hamas y participe. Il a laissé son allié riposter seul, et s’emploie désormais à faire taire les militants armés, que sa tempérance exaspère.

La brève existence du commandant Abou Al-Ata, passé, à 42 ans, de l’anonymat au premier rang de la « résistance », éclaire crûment les arrangements en coulisses entre Israël et le Hamas, les promesses cyniques et les reculades qui règlent la vie de l’enclave, ou bien sa mort lente, sous blocus israélien depuis 2007.

Aîné de douze enfants, Baha Abou Al-Ata est né à Gaza en 1976, d’un père alors employé dans les ports de pêche d’Israël. Le jeune homme plonge dans la lutte armée à 13 ans. Il rejoint un groupuscule religieux et nationaliste, le Jihad islamique, financé par l’Iran dès les années 1980, qui se distingue par sa radicalité. Le mouvement est l’un des premiers à revendiquer des attaques au couteau contre des civils.

Abou Al-Ata commande à 30 ans une brigade dans la ville de Gaza, peu après que le Hamas s’en est rendu maître, rompant, en 2007, avec l’Autorité palestinienne en Cisjordanie. Il prend également en charge, en 2016, le front le plus actif de l’enclave, dans le nord. Dès l’année suivante, le renseignement israélien planifie son assassinat et en fait une priorité, selon le quotidien Haaretz. L’opération est soumise à plusieurs reprises au gouvernement, qui la repousse, tout comme l’armée, afin d’éviter un embrasement de Gaza.

Combattant issu de la base

Israël a mis un terme à sa politique d’assassinats ciblés depuis la dernière guerre, en 2014, et Abou Al-Ata n’est qu’un combattant issu de la base, sans bagage intellectuel, sinon une année passée à l’université Al-Qods de Gaza. Contempteur des responsables politiques palestiniens en privé, « grande gueule » dans les conseils internes du Jihad islamique, il y est jugé « puissant, émotif et en colère. Il pressait pour une réponse à chaque mort causée par Israël, mais il a toujours obéi aux ordres », estime un dirigeant du mouvement.

Le Jihad islamique ne participe pas au gouvernement de Gaza. Il n’a aucune responsabilité vis-à-vis de sa population et assume au moins une partie des tirs de roquettes vers Israël attribués au commandant Al-Ata. Il affirme répondre ainsi aux tirs israéliens qui ont fait 200 morts depuis mars 2018, parmi des civils marchant chaque semaine vers la frontière, à l’incitation des factions.

Le Hamas, qui bénéficie d’un relatif allégement du blocus grâce à la trêve, a lui aussi cautionné un temps ce sinistre jeu de dupes. « Nous avons accepté un cessez-le-feu, mais pas de faire la police d’Israël, comme Mahmoud Abbas [le président de l’autorité palestinienne] à Ramallah. Israël ne parviendra pas à nous diviser entre bons et mauvais combattants », affirme Bassem Naïm, un dirigeant du Hamas à Gaza.

« Israël et le Hamas donnaient Abou Al-Ata pour responsable aux Egyptiens dès qu’il se passait quelque chose à Gaza, sans que ce soit toujours vrai », un proche du Jihad islamique

Le mouvement se trouve pourtant débordé, humilié en mars 2019, lorsque des roquettes sont tirées vers Tel-Aviv, au moment même où le Hamas et le Jihad islamique négocient avec un médiateur égyptien, qui assure un relais avec Israël. Abou Al-Ata a-t-il fini par passer les bornes ? Un mois plus tard, l’armée israélienne lui attribue pour la première fois publiquement la responsabilité de nouveaux tirs.

Le commandant se réjouit de sa notoriété auprès de ses proches. Il est même convoqué avec d’autres responsables du Jihad islamique au Caire. « Israël et le Hamas donnaient Abou Al-Ata pour responsable aux Egyptiens dès qu’il se passait quelque chose à Gaza, sans que ce soit toujours vrai », soupire un proche du mouvement. « Mais il refusait de se vendre et se méfiait des régimes arabes voisins, qui ils n’aident pas les Palestiniens », précise l’un de ses cousins.

En septembre, nouvelle escalade : une salve de roquettes vise Ashdod, dans le sud d’Israël. Le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, y tenait meeting à une semaine des législatives, prévues le 17 septembre. Il est évacué en urgence de la tribune. En famille à Gaza, Abou Al-Ata s’en amuse : « Nétanyahou n’acceptera pas ce qui lui est arrivé », affirme-t-il.

L’officier est de nouveau convoqué au Caire, tandis que le Hamas cherche à l’arrêter, selon un proche du Jihad islamique.

Le commandant a tout intérêt à se faire discret, mais il commet une imprudence début novembre. Il revient auprès des siens, dans son appartement de Gaza, tout juste refait à grands frais. Deux frappes israéliennes l’ont déjà détruit durant les guerres de 2012 et de 2014. « Si j’en profite encore trois mois, je serai content. J’ai déjà vécu plus longtemps que je ne l’imaginais », confie-t-il à son beau-frère, Eyad Abou Al-Ata.

Ce soir-là, le commandant dort chez lui, pour surprendre au réveil sa fille, Lyan. C’est son anniversaire, elle a 10 ans. Averti par SMS que des appareils israéliens ont été aperçus dans les airs, au-dessus de son quartier, Abou Al-Ata hausse les épaules : « Ce sont les Israéliens qui s’entraînent », dit-il, jugeant que ses proches sont sa meilleure protection.

La frappe, lancée avant l’aube, fait s’écrouler un pan du toit de l’immeuble sur la chambre du commandant, qui meurt dans son lit avec son épouse. Lyan est indemne, deux de ses frères sont légèrement blessés. Le même jour, un membre du bureau politique du Jihad islamique, Akram Ajouri, vieil exilé à Damas, qui fait le lien entre la direction de l’étranger et Gaza, est visé par une frappe aérienne attribuée à Israël.

Suivront deux jours d’échanges de feu : le Jihad islamique tire 450 roquettes, sans faire de victimes. Tsahal réplique par une centaine de frappes sur le groupe, tuant 34 Palestiniens, dont au moins 20 militants. « Si les combats avaient duré deux jours de plus, peut-être aurions-nous été contraints de nous y joindre, estime Bassem Naïm, le responsable du Hamas. Mais nous avons la responsabilité de 2 millions de personnes à Gaza, dont la majorité ne veut pas d’une escalade pour l’heure. »

Crime de lèse-majesté

Pour la première fois, Israël a épargné le Hamas. Cette entente suscite la colère parmi les militants armés. « Le Hamas cherche à obtenir un accord de long terme avec Israël, afin de demeurer au pouvoir à Gaza. Dans les faits, sa priorité n’est plus la lutte armée : cela va lui coûter cher », avance l’opposant Mahmoud Alzak, chef à Gaza d’une petite formation de gauche.

Et de fait, un crime de lèse-majesté rarissime a eu lieu, vendredi 15 novembre, au lendemain du cessez-le-feu. Sous une tente de Nylon vert, dressée dans une impasse du quartier de Chajaya, la famille de Baha Abou Al-Ata recevait les condoléances. Quelques heures après notre visite, une foule tendue, pleine de rancœur en a chassé un haut responsable du Hamas, Mahmoud Al-Zahar. Le père et des officiels du Jihad islamique ont vite présenté leurs excuses.

« Mais avec qui pouvons-nous négocier ? Les Israéliens ne tiennent pas leurs promesses passées et il n’y a plus de gouvernement en Israël », Bassem Naïm, responsable du Hamas

Ils ont nié que des commandants aient exigé de quitter le centre de commandement militaire géré conjointement avec le Hamas. Samedi, en gage de bonne volonté, le Hamas a tiré deux roquettes vers Israël. Pour l’armée israélienne, il y a désormais urgence à engager des négociations indirectes et de fond avec le mouvement. « Mais avec qui pouvons-nous négocier ? Les Israéliens ne tiennent pas leurs promesses passées et il n’y a plus de gouvernement en Israël », soupire Bassem Naïm.

Comme M. Nétanyahou échoue à former un gouvernement depuis les élections de septembre, Gaza vit une nouvelle forme de dépendance. L’enclave est suspendue à cette attente. Quant aux groupes armés, ils s’impatientent. « Nous respectons l’accord de cessez-le-feu », professe Daoud Shehab, un dirigeant du Jihad islamique dans l’enclave. « Mais la direction politique ne peut pas empêcher toutes les violences. Il y a des centaines de militants comme Baha Abou Al-Ata », qui attendent de prendre sa place.