Yarmouk, le cimetière des Palestiniens de Syrie (Benjamin Barthe – Le Monde)

Le camp, repris par le régime à l’organisation Etat islamique, est le symbole des déchirements palestiniens dans le conflit.

Dans l’histoire du mouvement national palestinien, le quartier de Yarmouk, au sud de Damas, que les forces gouvernementales ont repris à l’organisation Etat islamique (EI) lundi 21 mai, a joué un rôle à part. On le présentait comme un camp de réfugiés, le plus grand du Proche-Orient, mais il était davantage que cela. Foyer d’incubation identitaire, espace de militantisme et de camaraderie, lieu de brassage économique et culturel : pendant six décennies, ce triangle de 2 km2, parfaitement intégré au tissu urbain damascène, a servi de capitale non déclarée à la diaspora palestinienne.

Cette ère est définitivement révolue. Yarmouk n’est plus. L’évacuation des derniers combattants de l’EI, qui contrôlaient le camp depuis trois ans, a dévoilé un paysage d’apocalypse. Du quartier où ont vécu les chanteurs de « Firqat Al-Ashiqin » (« le Groupe des amoureux »), dont les rengaines ont galvanisé des générations d’exilés, il ne reste plus qu’un mille-feuille informe de ferraille, de béton et de tôle. Environ 150 000 Palestiniens y résidaient en 2011, le tiers de leur nombre total en Syrie. Entre 100 et 200 y subsistent aujourd’hui.

La course à l’abîme a commencé le 15 mai 2011, jour de commémoration de la Nakba (la « catastrophe »), l’exode forcé des Palestiniens lors de la création d’Israël en 1948. Les descendants des 700 000 paysans et citadins expulsés cette année-là sont appelés à manifester aux frontières de l’Etat hébreu, à clamer leur « droit au retour ». La consigne, lancée par des organisations de jeunes, est relayée par le régime syrien et le Front populaire de libération de la Palestine-Commandement général (FPLP-CG), un groupuscule prorégime, hostile au Fatah, le parti du président palestinien Mahmoud Abbas.

Trois Palestiniens sont tués ce jour-là sur le plateau du Golan, par l’armée israélienne, qui occupe une partie de ce territoire depuis la guerre de 1967. Le 5 juin, jour anniversaire du déclenchement de ce conflit, un rassemblement se termine par 23 martyrs supplémentaires. Pour le régime de Damas, ces morts ont le mérite de détourner l’attention de la communauté internationale de la révolte anti-Assad, commencée deux mois plus tôt et réprimée dans le sang.Les Palestiniens de Yarmouk, furieux d’avoir été manipulés, brûlent les bureaux du FPLP-CG.

Le danger se rapproche

Une question se pose alors : celle du positionnement du camp dans le soulèvement anti-Assad, qui commence à se militariser. L’immense majorité des habitants et la plupart des factions politiques, dont le Fatah, prônent la neutralité. Le calvaire des Palestiniens du Liban, victimes de la participation de l’OLP à la guerre civile qui déchira le pays du Cèdre entre 1975 et 1990, est dans tous les esprits. Même s’ils n’ont guère de sympathie pour Bachar Al-Assad, dont le père, Hafez, tenta d’écraser les fedayins (combattants) de Yasser Arafat dans les années 1980, les Palestiniens de Syrie jouissent de conditions de vie meilleures que dans tous les autres pays arabes.

Parce qu’il se prévaut du panarabisme et qu’il a accueilli beaucoup moins de réfugiés, en pourcentage de sa population, que le Liban et la Jordanie, le régime baassiste leur a offert quasiment les mêmes droits qu’aux Syriens. Yarmouk, camp non officiel, créé en 1957, sur décision du gouvernement de l’époque, et qui s’est transformé en un quartier commerçant, mixte socialement, est le symbole de cette intégration relativement réussie. Tous ces facteurs poussent les Palestiniens à la prudence.

Mais le danger se rapproche. Il y a, d’un côté, les miliciens à la solde du régime, ceux du FPLP-CG et de Fatah-Intifada, une autre marionnette de Damas. A la fin de l’été 2011, ces gros bras commencent à patrouiller en lisière du camp et à surveiller ses mosquées, traditionnel espace de protestations antirégime. Dans le récit qu’il a publié en 2014 dans le Journal of Palestine Studies, Nidal Bitari, un journaliste de Yarmouk, cite les ordres transmis en février 2012 par un officier syrien : « Assurez-vous que Yarmouk reste calme, car nous n’aimons pas Yarmouk plus que Baba Amr. » Une référence à un quartier de Homs, alors écrasé sous les bombes.

De l’autre côté, les rebelles, dont les banlieues déshéritées de Damas sont le terreau naturel, font aussi pression sur Yarmouk. Des membres du Hamas, le mouvement islamiste palestinien, longtemps allié de Damas, ont rejoint leurs rangs. Les démarches menées par des cadres de l’OLP pour convaincre les anti-Assad d’épargner le camp échouent. Comme ailleurs, une part de revanche sociale entre dans la détermination des insurgés, issus en partie de Hajar Al-Aswad, un quartier pauvre en lisière de Yarmouk.

 

A Yarmouk, le 22 mai.

Le 16 décembre 2012, un Mig syrien bombarde le camp, causant la mort de dizaines de civils. Le lendemain, des brigades de l’Armée syrienne libre, alliées au Front Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaida, enfoncent les positions du FPLP-CG et prennent le contrôle de Yarmouk. C’en est fini de sa neutralité. Le quartier est rattrapé par la guerre civile syrienne. Les grandes phases du conflit vont s’y jouer l’une après l’autre, avec une brutalité décuplée, du fait de sa localisation stratégique.

Il y a d’abord le siège et le bombardement, châtiment infligé aux zones qui basculent dans la rébellion. Puis l’exode de la population, conséquence immédiate de ces violences, une fuite d’autant plus rapide que ces nouveaux venus se rendent coupables d’exactions. La famine se développe ensuite, poussant un imam à proclamer, en octobre 2013, qu’il est halal (licite) de manger des chiens.

Des conflits éclatent entre les rebelles, et profitent, comme ailleurs, aux groupes extrémistes, plus disciplinés et mieux armés. Avec l’aide du front Al-Nosra, l’EI pénètre dans Yarmouk le 1er avril 2015, et un an plus tard, ultime étape de la décomposition de l’insurrection, il évince son rival djihadiste et place le camp sous sa coupe. Le Hamas, qui avait cru qu’Al-Nosra ferait rempart à l’EI, est pris à revers. Il cesse son soutien aux rebelles et entreprend de renouer avec l’Iran et le Hezbollah, deux soutiens d’Assad.

Séance de pillage

Minées par les divisions, les factions palestiniennes seront incapables de déloger l’EI et de sauver ce qu’il reste du camp. La tâche sera accomplie par les forces loyalistes, entre le 19 avril et le 19 mai. Un mois de bombardements et de combats acharnés, qui achèvent de raser Yarmouk, suivis par une séance de pillage en règle.

Depuis Damas, le représentant de l’OLP, Anouar Abdel Hadi, a promis que le déblaiement des gravats commencerait bientôt. Mais personne n’est dupe. Au Liban, onze ans après avoir été libéré des djihadistes de Fatah Al-Islam, au prix d’immenses destructions, le camp de Nahr Al-Bared, beaucoup plus petit que Yarmouk, n’est reconstruit qu’à moitié. L’agence des Nations unies chargée des réfugiés palestiniens, l’UNRWA, a elle-même reconnu qu’il était improbable que les habitants regagnent un jour leur domicile.

Une grande partie d’entre eux, estimés à près de 100 000, ont d’ailleurs fui la Syrie, emportés dans les vagues de migrants qui se sont échoués, depuis l’été 2015, sur les rives de l’Europe. « C’est là qu’est maintenant ma vie, explique Hamza Abdel Hadi, un autre journaliste du camp, réfugié à Berlin. La destruction de Yarmouk, c’est comme une deuxième Nakba. »

A l’image de leurs grands-parents, les rescapés du camp doivent recommencer tout à zéro. Mais seuls, sans soutien, loin de cette aventure collective qu’était Yarmouk. Ce deuxième exil a néanmoins un mérite : le passeport européen que certains ont déjà obtenu leur a permis, pour la première fois de leur vie, de se rendre en Israël. Un périple en touriste, nostalgique, comme pour dire adieu à la terre de leurs aïeux.