Il y a cent ans, la déclaration Balfour ouvrait la porte à la création d’Israël

Par Cyrille Louis – Journaliste au Figaro 

Le lieu de la cérémonie devrait être tenu secret jusqu’au dernier moment pour compliquer la tâche d’éventuels trouble-fête. Quelque 150 convives triés sur le volet, dont les premiers ministres Theresa May et Benyamin Nétanyahou, seront réunis ce jeudi à Londres pour célébrer le 100e anniversaire de la déclaration par laquelle lord Arthur Balfour, alors ministre des Affaires étrangères de Sa Majesté, s’engagea à ce que son pays appuie de «tous ses efforts» la création d’un foyer national juif en Palestine. Cette lettre, adressée le 2 novembre 1917 au député conservateur Lionel Walter Rothschild, est considérée comme la pierre fondatrice sur laquelle l’État d’Israël fut édifié trente et un ans plus tard. «Notre pays n’aurait certes pas vu le jour sans les implantations, les sacrifices et la volonté de se battre pour lui, mais la déclaration Balfour lui a incontestablement donné un élan sur le plan international», a résumé dimanche le chef du gouvernement israélien. De nombreux dirigeants palestiniens, à l’image du premier ministre Rami Hamdallah, somment au contraire le gouvernement britannique de présenter des excuses pour «une injustice historique». «La déclaration Balfour est le legs d’un colonialisme paternaliste et raciste, dénonce Hanan Ashrawi, membre du comité exécutif de l’OLP, et il est grand temps que la Grande- Bretagne répare ses torts en reconnaissant enfin les droits des Palestiniens.»


Réflexion sinueuse
Ce court message, dont l’original tapé à la machine sur un papier jauni est conservé à la British Library, fut l’aboutissement d’une réflexion sinueuse engagée au début du premier conflit mondial. L’entrée en guerre de la Turquie aux côtés de l’Allemagne, de l’Empire austro-hongrois et de l’Italie avait d’emblée aiguisé les convoitises de la Grande-Bretagne et de la France au Moyen-Orient. Redoutant que les Turcs n’invoquent l’obligation du djihad pour susciter un soulèvement des populations musulmanes dans leurs colonies d’Égypte et d’Afrique du Nord, les deux pays s’empressèrent de nouer contact avec les dirigeants arabes de la Syrie et du Hedjaz. Mais la Grande-Bretagne fut, à ce jeu, la plus entreprenante.
En 1915, le haut-commissaire britannique au Caire, Henry McMahon, approuva dans une correspondance secrète avec le chérif de La Mecque, Hussein Ben Ali, la création, sur les décombres de l’Empire ottoman, d’un califat sous influence britannique. La France, de son côté, entendait bien préserver ses intérêts en Syrie. Des négociations confidentielles furent engagées par l’intermédiaire de l’ancien consul général de France à Beyrouth, Georges Picot, et d’un jeune parlementaire familier de l’Empire ottoman, sir Mark Sykes. L’accord portant leur nom, signé en mai 1916 avec l’aval de la Russie, prévoyait le partage de la région en deux zones d’influence – l’une, française, au nord ; l’autre, britannique, au sud. La Palestine et ses lieux saints, précise le document, seraient soumis à un contrôle international. Quant aux revendications sionistes, elles ne furent abordées qu’en marge des négociations.
Les partisans d’un retour du peuple juif sur la terre de ses lointains ancêtres, pourtant, n’étaient pas restés les bras croisés. Tandis que l’armée du chérif, commandée par le prince Fayçal et conseillée par T. E. Lawrence, se lançait à l’assaut des Ottomans, l’homme politique Herbert Samuel transmit au gouvernement de Sa Majesté un mémorandum sur «le futur de la Palestine».
Rejetant tout projet d’internationalisation, il proposait d’y installer 12 millions de Juifs sous protection de la Couronne. Le chimiste et futur premier président de l’État d’Israël Chaïm Weizmann, qui dirigeait à l’époque l’Organisation sioniste mondiale, obtint pour sa part d’être reçu par l’ancien premier ministre Arthur Balfour. «Son intuition politique primordiale – elle sera le moteur de sa réussite – fut de faire des revendications sionistes un instrument totalement et exclusivement au service des exigences de la situation britannique dans le monde», écrit l’historien Henry Laurens À court terme, plaident les dirigeants sionistes, le soutien de la Couronne à leurs projets ne manquera pas d’éveiller un puissant courant de sympathie parmi les Juifs du monde entier. Une telle démarche, ajoutent-ils, incitera mécaniquement la communauté juive américaine à appuyer l’entrée en guerre des États-Unis. Sir Mark Sykes, architecte d’un partage négocié du Moyen-Orient, se laisse séduire par leur vision. Le gouvernement britannique, sur le point de lancer l’offensive militaire contre la Palestine, décide d’en prendre le contrôle. Les Français, fait-on observer, auront bien de quoi se consoler avec la Syrie. Quant aux Arabes, ils pourront exercer leur souveraineté sur d’immenses étendues désertiques…


Premières violences en 1920
Chaïm Weizmann, cependant, affronte une rébellion au sein même de la communauté juive britannique. L’entreprise sioniste, dénonce le Conjoint Committee, menace de jeter un doute sur la loyauté des Juifs vivant dans la diaspora et donc de remettre en cause leur assimilation. La Palestine, ajoutent ces détracteurs, est à la fois trop petite et trop pauvre pour accueillir une immigration de masse sans que celle-ci ne suscite des tensions avec la population arabe locale. L’argument pousse les sionistes à modérer leurs prétentions. Plutôt que d’approuver explicitement la création d’un État juif, la déclaration Balfour indique que «le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif». Il précise que «rien ne sera fait qui puisse porter atteinte soit aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, soit aux droits et au statut politiques dont les Juifs disposent dans tout autre pays». L’essentiel, aux yeux de Weizmann, est acquis. Vingt ans après la tenue du premier congrès sioniste à Bâle, le projet imaginé par Theodor Herzl peut se prévaloir du soutien d’une grande puissance.


Des aspirations «irréconciliables»
Les inquiétudes arabes, d’abord étouffées par les combats en cours, se débrident dès que l’armée britannique prend le contrôle de Jérusalem. La déclaration Balfour, aussitôt publiée par la presse britannique, suscite l’incompréhension des intellectuels qui animent alors un nationalisme balbutiant. On réclame un moratoire sur les ventes de terres, on proteste contre un projet d’achat par les sionistes du mur des Lamentations – que les musulmans voient comme une partie intégrante de l’esplanade des Mosquées. Les premières violences éclatent en 1920. L’inscription, deux ans plus tard, de la déclaration Balfour dans la charte du Mandat britannique renforce les craintes des Arabes.
En 1929, l’installation d’un panneau en bois destiné à séparer hommes et femmes au pied du mur des Lamentations fournit le prétexte au déclenchement de violentes émeutes à Jérusalem, et surtout à Hébron, où 67 Juifs sont tués par la foule. L’intensification, dans les années suivantes, de l’immigration juive, accroît encore la défiance. Les aspirations des sionistes et des Arabes de Palestine sont «irréconciliables», admet en 1937 la commission chargée de faire la lumière sur la violente révolte qui a éclaté l’année précédente. Mais il faudra encore attendre dix ans avant que l’ONU ne vote le «plan de partage» de la Palestine en deux États, et que n’éclate une guerre au cours de laquelle 700.000 Palestiniens seront contraints à l’exil. 

«Le fait que les Palestiniens aient reconnu Israël ne leur suffit pas. Ils voudraient que nous devenions sionistes et ne supportent pas d’entendre que la création de leur État fut notre tragédie»

Un siècle après la signature de la déclaration Balfour, les historiens n’ont pas fini de débattre sur les ambiguïtés de sa formulation. Le texte constitue-t-il une trahison flagrante des engagements pris en 1915 vis-à-vis du chérif Hussein? Portait-il en germe une injustice historique et condamnait-il Juifs et Arabes à un interminable conflit, comme le soutiennent ses contempteurs? «Cette terre comptait alors 700.000 Palestiniens pour seulement 60.000 Juifs, rappelle Hanan Ashrawi. Pourtant, la lettre de lord Balfour ne nous mentionne que de façon négative et ne nous reconnaît aucun droit politique.» En Grande-Bretagne, une campagne appelant le gouvernement à présenter ses excuses pour cet acte fondateur a récemment recueilli plus de 13.000 signatures. «Nous sommes fiers de notre rôle dans la création de l’État d’Israël», a cependant balayé un communiqué officiel, précisant que «l’établissement d’un foyer pour le peuple juif sur la terre avec laquelle ils ont des liens historiques et religieux d’une telle force était une chose juste». Lundi soir, le ministre des Affaires étrangères, Boris Johnson, s’est montré plus nuancé, en admettant que «le projet
vital de la déclaration Balfour, qui consistait à préserver les autres communautés, n’a pas été pleinement mis en œuvre». En Israël, plusieurs voix ont dénoncé la tonalité «antisémite» de la campagne palestinienne contre le texte. «Le fait que les Palestiniens aient reconnu Israël ne leur suffit pas, sourit tristement Hanan Ashrawi. Ils voudraient que nous devenions sionistes et ne supportent pas d’entendre que la création de leur État fut notre grande tragédie.»


(1) «La Question de Palestine», tome I, Fayard.