Washington veut que Téhéran plie, ou rompe (Gilles Paris – Le Monde)

Le 5 novembre, les sanctions les plus dures de l’arsenal américain contre l’Iran rentreront en application après une suspension de trois ans liée à l’accord sur le programme nucléaire de Téhéran conclu en juillet 2015.

Le 5 novembre, les sanctions les plus dures de l’arsenal américain contre le régime iranien rentreront en application après une suspension de trois ans liée à l’accord sur le programme nucléaire de Téhéran conclu en juillet 2015 à l’initiative de Barack Obama. Le retour de ces mesures coercitives découle du retrait décrété en mai par le successeur du démocrate, Donald Trump, qui en avait fait la promesse pendant la campagne présidentielle de 2016. Il n’a cessé de présenter ce compromis forgé avec une troïka européenne et les autres membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies comme « le pire » accord jamais négocié par la diplomatie européenne.

Après la réimposition de premières sanctions en juillet, ce second volet vise « des domaines essentiels » pour l’économie iranienne, selon Quentin Lopinot, chercheur associé au Center for Strategic and International Studies, un cercle de réflexion de Washington. L’administration américaine veut stopper les achats de pétrole iranien comme les transactions en dollars. La Maison Blanche ne se prive pas de faire savoir qu’elle entend mettre en œuvre ces sanctions de la manière la plus agressive qui soit et qu’elles ne relèvent pas du registre du simple message politique.

Ce volontarisme est affiché par les principaux acteurs de cette stratégie, à commencer par le président, son secrétaire d’Etat, Mike Pompeo et le conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, alors que les prédécesseurs de ces deux derniers, Rex Tillerson et H.R. McMaster, défendaient l’accord. John Bolton, un « faucon » revendiqué, a effectué fin octobre une tournée qui est passée notamment par la Russie et l’Azerbaïdjan, des partenaires de l’Iran, pour faire part de la détermination de Washington.

Des émissaires du Trésor l’avaient précédé en Asie en août avec le même message. La menace de sanctions secondaires visant ceux qui passeraient outre a déjà poussé de nombreux géants du pétrole, comme l’entreprise française Total, à se désengager du marché iranien. Les demandes européennes de dérogations ont toutes été sèchement écartées par Washington.

Un changement de régime ?

« De nombreux pays vont appliquer ces sanctions », estime Philip Gordon, un ancien de l’administration Obama chargé du Moyen-Orient à la Maison Blanche de 2013 à 2015, « mais cela ne veut pas dire que de nombreux pays approuvent cette politique, on peut d’ailleurs compter ces derniers sur les doigts de la main ». Il s’agit pour l’essentiel d’Israël, de l’Arabie saoudite et d’autres émirats du Golfe unis dans leur opposition aux ambitions régionales de Téhéran. Washington a été le seul signataire à dénoncer l’accord avec l’Iran, qui reste pour l’instant en place et qui continue de produire ses effets, selon l’Agence internationale de l’énergie atomique. Et les objectifs de l’administration de Donald Trump suscitent les interrogations.

« Officiellement, il n’est question que de parvenir à un meilleur accord, qui prendrait également en compte les exigences américaines sur la fin du programme balistique iranien, une réduction de l’influence régionale de l’Iran, comme en Syrie ou au Yémen, et un arrêt définitif du programme nucléaire », rappelle Philip Gordon. « Mais avec des exigences aussi maximalistes, on ne peut que se demander si l’objectif véritable n’est pas le changement de régime », ajoute-t-il, avec le pari qu’une dégradation de la situation économique plonge le pays dans l’instabilité.

« Ces sanctions visent à pousser les Iraniens à sortir à leur tour d’un accord qui n’offre plus aucun avantage », estime pour sa part Quentin Lopinot. Une telle rupture renverrait inexorablement les pays européens dans le camp de Washington, qui mise sur un durcissement du régime aux dépens du président Hassan Rohani. Ce dernier a basé sa stratégie politique sur cet accord.

Le calcul de l’administration de Donald Trump laisse cependant sceptique Philip Gordon. « Il est évident que l’effet va être terrible pour l’économie iranienne, pour autant je ne pense pas que cela va conduire aux objectifs affichés. L’influence iranienne au Yémen comme en Syrie est obtenue à bon marché, les sanctions américaines ne changeront rien », estime-t-il.

Coudées franches à Washington

L’Iran s’était résigné en 2013 à entrer dans les négociations qui avaient abouti deux ans plus tard sous l’effet d’un dispositif inédit de sanctions. Il impliquait, outre les Etats-Unis, l’Union européenne et les Nations unies. Washington, qui se lance en solitaire dans une démarche comparable, n’a pour l’instant aucune garantie de la part de grands clients de l’Iran, qu’il s’agisse de la Chine ou de l’Inde, de stopper tout achat de pétrole iranien.

La guerre commerciale à outrance engagée par Donald Trump vis-à-vis de Pékin ne place pas son homologue chinois, Xi Jinping, dans les meilleures dispositions pour accéder aux demandes des Etats-Unis. Il en va probablement de même avec l’Inde du premier ministre Narendra Modi, à quelques mois d’élections générales peu propices à des concessions en matière de souveraineté. Et les Européens ont défié Washington en annonçant la création d’un dispositif visant à sanctuariser certaines transactions.

Donald Trump a en revanche les coudées franches à Washington où les défenseurs de l’Iran sont particulièrement rares. Le secrétaire à la défense James Mattis, qui avait estimé par le passé que rester signataire de l’accord sur le nucléaire iranien relevait de « l’intérêt national » des Etats-Unis, a été marginalisé par la refonte par Donald Trump de son équipe chargée de la politique étrangère, et il n’est pas concerné par des sanctions sur lesquelles veillent en priorité le département du Trésor et le département d’Etat.

Les démocrates regrettent certes la sortie de l’accord nucléaire, y compris ceux qui s’étaient exprimés contre lui au Congrès en 2015, comme le rappelle Philip Gordon. Mais même dans l’hypothèse où ils obtiendraient la majorité à la Chambre des représentants, après les élections de mi-mandat, le 6 novembre, leur marge de manœuvre restera des plus limitées.