La vraie-fausse contrition polonaise sur l’antisémitisme de 1968

S’éloignant de la ligne de son parti Droit et justice (PiS), le président polonais Andrzej Duda a présenté des excuses inhabituelles le 8 mars, lors du 50e anniversaire des « événements de mars 1968 ».

« S’il vous plaît, pardonnez à la République polonaise, pardonnez aux Polonais, pardonnez à la Pologne de l’époque pour cet acte honteux. » Le ton et les mots choisis par le président polonais Andrzej Duda, jeudi 8 mars, à l’occasion du 50anniversaire des « événements de mars 1968 », sont d’autant plus inhabituels qu’ils concernent un sujet brûlant, celui de l’antisémitisme, qui a largement contribué à ternir les relations entre Varsovie et ses voisins européens.

En mars 1968, des manifestations étudiantes contre la censure avaient alors été dispersées à la matraque et au gaz lacrymogène avant de servir de prétexte au régime communiste pour le lancement d’une campagne antisémite. Elle avait conduit à des purges dans les emplois publics ainsi qu’à l’émigration forcée de dix à quinze mille citoyens polonais d’origine juive. Wladyslaw Gomulka, premier secrétaire du parti communiste polonais et autorité suprême du pays, avait associé la « partie de la jeunesse estudiantine d’origine ou de nationalité juive a [yant] pris une part active dans les manifestations » à « cette catégorie de juifs citoyens polonais dont le cœur et la raison n’[étaient] pas attachés à la Pologne, mais à l’Etat d’Israël ».

Un tel acte de contrition est rare dans la bouche des ultraconservateurs au pouvoir en Pologne depuis 2015. Et il ne fait apparemment pas l’unanimité. La veille des commémorations officielles, le premier ministre Mateusz Morawiecki confiait « rêver que nul ne force à des excuses ceux qui n’ont pas à s’excuser » : la Pologne populaire était un pays « occupé » qui « n’était pas un Etat indépendant et souverain. Sa politique dépendait de l’Union soviétique ».

Répartition des rôles

En opposant cette « vérité historique » à la « mythologie de mars 1968 », Mateusz Morawiecki inscrivait ces événements dans une lecture de l’histoire plus conforme à la ligne de son parti Droit et justice (PiS). Celle-ci exclut de l’histoire nationale le quasi demi-siècle (1945-1989) passé à l’est du rideau de fer, et cherche à inculquer chez les Polonais un sentiment de fierté nationale immaculée, quitte à passer sous silence des épisodes peu glorieux ou à en rejeter la responsabilité sur des éléments devenus par leurs actes « étrangers » à la nation polonaise. Bien qu’une majorité de Polonais fût hostile au régime communiste, il demeure indéniable que la Pologne populaire était gouvernée par des Polonais et non par des Russes.

Le premier ministre, dont le discours radicalement opposé à celui du président semble correspondre à une répartition des rôles entre les deux têtes de l’exécutif, a d’ailleurs minimisé l’aspect antisémite de mars 1968 pour en retenir d’abord les revendications de « liberté » et de « solidarité », préludes aux révoltes ultérieures qui aboutiront en 1980 à la création du syndicat libre Solidarnosc. « Moi, je pense que c’est avant tout une raison de fierté, pas de honte », a-t-il souligné, ajoutant que son gouvernement « se sent [ait] l’héritier de l’élan de liberté de mars 1968 ».

Il a aussi saisi l’occasion pour répondre aux accusations contemporaines d’antisémitisme, dans le contexte de la loi entrée en vigueur le 1er mars et pénalisant l’attribution d’une quelconque responsabilité à Pologne dans l’Holocauste. « Sans le soutien des Polonais, nos frères et sœurs d’origine juive n’auraient pas pu survivre à la deuxième guerre mondiale », a-t-il affirmé. « Il est injuste que des victimes traitent d’autres victimes en criminels. […] L’antipolonisme est de plus en plus fréquent et je veux le combattre. […] Il y a peu de pays qui ont une aussi belle histoire, qui ont fait pendant ces trois derniers siècles si peu de mal et tellement de bien au monde. » Une vision peu propice aux excuses.