Le Monde – Par Piotr Smolar


 La volonté de Donald Trump de relancer des négociations entre Israël et l’Autorité palestinienne, tout en désignant le Hamas comme un mouvement terroriste, bouscule un calme apparent.

ANALYSE La bande de Gaza revient sur la carte des préoccupations internationales. Ce n’est jamais bon signe. Certes, il serait bien imprudent d’annoncer un conflit imminent. Ni les Israéliens ni le Hamas, qui contrôle le territoire depuis 2007, ne le souhaitent aujourd’hui, pour des raisons différentes. Le coût en serait dévastateur, la durée imprévisible, l’issue incertaine. Mais le baril de poudre se remplit ; reste à connaître l’étincelle éventuelle et la longueur de la mèche.

Depuis l’opération « Bordure protectrice » à l’été 2014, la situation a été calme. Une cinquantaine de roquettes isolées ont été tirées vers Israël, surtout par des groupuscules salafistes, sans faire de dégâts, entraînant sur-le-champ une réplique mesurée de l’aviation israélienne. Tandis que les Gazaouis se consacraient à la reconstruction de leurs logements détruits, avec les contraintes imposées par le blocus israélien et égyptien, le Hamas préparait le renouvellement de sa direction et son ripolinage idéologique.

Derrière ce répit, pourtant, l’équation demeurait inchangée : deux millions de personnes enfermées à ciel ouvert ; la confrontation entre le Fatah et le Hamas ; la gestion sécuritaire vigilante par Israël, sans stratégie à long terme. L’élément nouveau, qui vient bousculer ce calme, est la volonté de Donald Trump de relancer des négociations entre Israël et l’Autorité palestinienne (AP), tout en désignant le Hamas comme un mouvement terroriste, au même titre que l’organisation Etat islamique. Le président de l’AP, Mahmoud Abbas, décèle là une marge de manœuvre étroite. Il sait qu’il doit donner des gages et s’inscrire dans la lutte régionale contre le terrorisme décrétée par M. Trump, le 21 mai, à Riyad.

Escalade entre le Hamas et le Fatah

Dès avril, Abou Mazen – le surnom de M. Abbas – a lancé une escalade dans ses rapports avec le Hamas, en l’attaquant au portefeuille. Il a imposé une baisse des salaires (entre 30 % et 50 %) aux fonctionnaires de la bande de Gaza, qui continuent, depuis le coup de force du Hamas en 2007, d’être rémunérés par Ramallah. Puis il a décidé de ne plus régler aux Israéliens la totalité de la facture mensuelle de l’électricité livrée au territoire palestinien sous blocus.

Le gouvernement Nétanyahou l’a suivi dans cette intransigeance, en baissant d’un tiers ses livraisons. Avec l’arrêt complet de la seule centrale électrique, les deux millions d’habitants de la bande de Gaza se sont retrouvés avec en moyenne trois heures d’électricité par jour. Un lent supplice, sans parler de la catastrophe écologique, avec le rejet des eaux usées dans la mer.

On peut débattre des réformes indispensables dans le secteur énergétique. On connaît les investissements nécessaires, la diversification souhaitable, les responsabilités financières que chacun devrait assumer. Mais le nœud actuel est politique. M. Abbas, le vieux « raïs » palestinien, âgé de 82 ans, joue l’une de ses dernières séquences. Elle se décline sur le plan diplomatique et intérieur. Ouverture avec Washington et les Israéliens – plus de préconditions au dialogue ni d’initiative contre Israël sur le plan international – et offensive contre le Hamas.

« Abou Mazen a passé dix ans à traiter le Hamas avec des gants de velours, dit Ghazi Hamad, responsable des relations étrangères du mouvement islamiste. Maintenant, il prend le bâton et nous accule dans un coin pour nous forcer à la réconciliation. Nos options sont limitées, mais cette stratégie ne marchera pas. » De son côté, le ministre de la défense israélien, Avigdor Lieberman, a estimé, le 22 juin, que M. Abbas « veut que le Hamas se soumette, mais espère qu’on sera entraîné dans un conflit à Gaza ». En somme, M. Abbas voudrait cyniquement sous-traiter le démantèlement du Hamas, ou du moins son affaiblissement, aux Israéliens.

Mohammed Dahlan, sauveur de Gaza ?

Bien qu’acculé, le Hamas refuse de déposer les armes et de remettre les clés de la bande de Gaza à l’AP, malgré son engagement à favoriser un gouvernement de réconciliation. Pourtant, sa marge de manœuvre rétrécit. La construction d’une clôture « high-tech » le long du territoire doit permettre à l’armée de détecter les tunnels d’attaque creusés par les militants du Hamas. Le mouvement islamiste perdra ainsi un atout majeur.

Ne souhaitant pas un conflit imminent avec Israël, il regarde vers l’Egypte et un allié palestinien inattendu, Mohammed Dahlan. Ancien chef de la Sécurité préventive dans la bande de Gaza, impliqué à ce titre dans les règlements de comptes sanglants entre Fatah et Hamas en 2006-2007, il a longtemps été haï dans ce territoire.

Mais aujourd’hui, il aspire à en être le sauveur, en s’imposant comme médiateur auprès du président égypien Abdel Fatah Al-Sissi. Sa priorité : favoriser la livraison de carburant en quantité. Un million de litres ont été acheminés le 21 juin. Il espère que l’Egypte rouvrira le point de passage de Rafah, afin de desserrer l’étreinte autour du territoire.

Cette convergence d’intérêts entre le Hamas et M. Dahlan, exclu du Fatah en 2011 et contraint à l’exil, risque d’accentuer la fracture entre la Cisjordanie et Gaza, compromettant toute solution politique à la question palestinienne. M. Abbas a lancé une vendetta contre son rival. Il a organisé, en novembre 2016, le 7e congrès du Fatah, dont la priorité était d’écarter les partisans de M. Dahlan.

Ce congrès à sa main a confirmé l’incapacité du « raïs » à tolérer la dissidence et à préparer sa succession. Puis les élections municipales du 13 mai, tenues uniquement en Cisjordanie, ont donné lieu à des arrangements classiques, permettant de masquer l’impopularité de l’AP et de son président. Aujourd’hui, M. Abbas est reconnu par Washington comme seul interlocuteur légitime. Mais il se condamne à une gestion sans fin de l’occupation, dans un effet miroir saisissant avec M. Nétanyahou.