Vladimir Poutine pousse ses pions au Moyen-Orient

LE MONDE | 12.12.2017 à 06h41 | Par Isabelle Mandraud (/journaliste/isabelle-mandraud/) (Moscou, correspondante)


Pour la première fois depuis l’intervention militaire russe lancée en septembre 2015 en soutien au régime de Bachar Al-Assad, Vladimir Poutine a posé le pied en Syrie sur la base russe de Hmeimim.
En route pour l’Egypte, où il a rencontré lundi 11 décembre son homologue Abdel Fattah Al-Sissi, le chef du Kremlin a entrepris cette escale surprise pour ordonner le retour de ses troupes « à la maison ». « Je crois que nous avons quelque chose à fêter, je parle de notre travail en commun », a-t-il déclaré au dirigeant syrien venu l’accueillir avec effusion à sa descente d’un Tupolev 214, tôt dans la matinée.
« J’ai pris la décision qu’une grande partie du contingent déployé (…) retourne en Russie », a enchaîné le chef de l’Etat russe. Cette annonce, M. Poutine l’avait en réalité déjà formulée, quasiment mot pour mot, le 14 mars 2016, à Moscou. « Les buts assignés au ministère de la défense ont été atteints. Je donne l’ordre, à partir de demain, de commencer le retrait d’une partie significative de notre groupe militaire en Syrie », avait-il affirmé en présence de son ministre de la défense, Sergueï Choïgou. A deux reprises, en novembre, M. Poutine avait également proclamé la
fin des opérations militaires dans ce pays.


Scepticisme des Etats-Unis
Le Pentagone a accueilli la nouvelle avec un certain scepticisme. « Les déclarations de la Russie sur le retrait de ses troupes ne correspondent pas souvent à de réelles réductions des effectifs militaires et n’affectent pas les priorités des Etats-Unis en Syrie, a déclaré le commandant Adrian Rankine-Galloway, porte-parole du ministère américain de la défense. La coalition internationale continuera à opérer en Syrie et à apporter son soutien aux forces locales sur le terrain. »

Le président français Emmanuel Macron avait déjà pour sa part indiqué que les opérations militaires de la coalition contre l’organisation Etat islamique (EI) se poursuivraient jusqu’en février 2018. Lundi, toutefois, le chef du Kremlin a pris la précaution de préciser que les deux bases russes en Syrie continueront « à fonctionner ». « Si les terroristes redressent de nouveau la tête, nous les frapperons avec une force encore jamais vue », a-t-il promis.
En se rendant un court instant sur place, M. Poutine a surtout voulu s’arroger la « victoire » proclamée contre l’EI, bien que les principaux succès militaires contre le groupe djihadiste ont été remportés par les Forces démocratiques syriennes (FDS), une force arabe et kurde soutenue par la coalition internationale dirigée par Washington qui a notamment repris, en octobre, Rakka, la « capitale » syrienne du « califat ».


La question des territoires palestiniens
Ce retrait partiel annoncé, commente Dmitri Trenin, responsable du cercle de réflexion Carnegie, en Russie, marque la fin d’une campagne, « pas celle de la présence militaire russe et de son implication politique dans la région ».
Après la Syrie, M. Poutine a poursuivi son chemin vers l’Egypte, puis la Turquie, dans la même journée. Cette tournée diplomatique effectuée à marche forcée au Moyen-Orient permet au président-candidat, qui vient officiellement d’annoncer qu’il briguait un quatrième mandat à la tête de son pays, de se positionner au centre du jeu international à un moment où les Etats-Unis de Donald Trump sèment le trouble parmi leurs partenaires.
La Russie compte bien tirer avantage de son rôle joué en Syrie et arrimer sa présence ailleurs, en Libye où ses regards se tournent de plus en plus, mais en se rapprochant également de l’Egypte, allié traditionnel de Washington. Un accord de principe a déjà été conclu pour permettre aux avions militaires russes d’utiliser l’espace aérien égyptien et ses bases, rapportait le 30 novembre le New York Times.
Au Caire, où le traducteur égyptien de M. Sissi lui donnait du « Votre Majesté », M. Poutine a élargi les discussions à la situation dans les territoires palestiniens, en appelant à une reprise des négociations israélo-palestiniennes sur le statut de Jérusalem, que Washington vient de reconnaître comme capitale de l’Etat hébreu.

A Ankara, où il s’est entretenu avec son homologue Recep Tayyip Erdogan, le chef du Kremlin a dénoncé la décision américaine « qui n’aide pas mais au contraire ne fait que déstabiliser la situation au Moyen-Orient » et il a prôné un « dialogue direct » entre Israël et la Palestine.


Congrès national syrien à Sotchi
Au côté de son allié turc sur le terrain syrien, M. Poutine a toutefois mis l’accent sur la tenue d’un Congrès national syrien à Sotchi, au sud de la Russie « au début de l’année prochaine ». Fin novembre, un sommet entre les deux chefs d’Etat et le dirigeant iranien Hassan Rohani, n’avait pas pu aboutir à ce sujet.
Sur la base de Hmeimim, le président russe a félicité les militaires au garde-à-vous pour leur « travail (…) contre ce mal absolu qu’est le terrorisme ». Bien que le nombre de ces hommes engagés sur le terrain, évalué à plusieurs milliers, n’ait jamais été communiqué, M. Poutine les a nommés : « les pilotes, les marins, les forces des opérations spéciales, le renseignement, l’administration militaire et logistique, la police militaire, les services médicaux, les démineurs, les conseillers de l’armée syrienne, ont montré les meilleures qualités du soldat russe ». Les « pertes »,
tout aussi inconnues, ont, elles aussi, été citées.
« Je trouve parfois un peu étonnant que la Russie s’approprie la victoire contre Daech [acronyme arabe de l’EI] », avait commenté, le 8 décembre, sur BFM, Jean-Yves Le Drian, le ministre français des affaires étrangères. Moscou l’a vertement repris. « En trois ans d’existence, la coalition internationale n’est parvenue que récemment à un premier résultat (…) avec la destruction de Rakka et de ses habitants », a fustigé le ministère russe de la défense dans un communiqué.