Victoire contre le nazisme: à Varsovie, l’union sacrée face à Poutine (Laure Mandeville – Le Figaro)

Alors que la Pologne organisait ce lundi d’importantes cérémonies pour célébrer le 75e anniversaire de la libération d’Auschwitz, le président russe n’était pas dans la liste des invités.

Entre la Pologne et la Russie, l’Histoire reste un champ de bataille. Un terrain de «guerre hybride» où les deux parties se retrouvent pour s’affronter à mains nues ou avec des gants diplomatiques, au plan géopolitique. Orwell n’avait-il pas dit que celui qui contrôle le passé contrôle l’avenir?

«Parce que la réconciliation amorcée entre les deux pays au début des années 90 a finalement avorté dans les années 2000 au fur à mesure que Poutine renouait avec sa politique impériale et avec l’historiographie stalinienne, les escarmouches qui éclatent sur ce terrain complexe et explosif de la mémoire et de la vérité historique, sont d’une grande charge émotionnelle», note le spécialiste de la Pologne George Mink. «Il faut comprendre les Polonais qui ont été occupés par les Russes tant de fois, même s’ils ont aussi leurs torts quand ils tentent par exemple d’évacuer l’idée que l’armée rouge a libéré Auschwitz. Pour eux, la reconnaissance des faits historiques est existentielle. Quand ils voient les Russes nier la réalité du pacte Molotov Ribbentrop qui permit à Hitler et Staline de dépecer l’Europe centrale, ils ont peur. Pendant des années, on a cru l’Histoire réglée, mais ce n’était pas vrai, une réécriture révisionniste est en marche en Russie, les vieux démons resurgissent», poursuit le sociologue, qui dans «La Pologne au cœur de l’Europe, histoire politique et conflits mémoriels» (Buchet Chastel 2015), évoque ces sujets.

Ainsi du nouvel épisode qui oppose Moscou et Varsovie, en pleine célébration du 75e anniversaire de la libération d’Auschwitz. Alors que la Pologne organisait ce lundi d’importantes cérémonies du souvenir, Poutine n’était pas dans la liste des invités, sans doute une erreur politique, vu le rôle joué par l’Union soviétique dans la libération du camp de la mort nazi, que l’armée rouge trouva sur son chemin alors qu’elle marchait vers Berlin. Les autorités polonaises semblent estimer que le révisionnisme du Kremlin rendait l’invitation impossible. Mais l’ombre du maître du Kremlin et ses attaques brutales contre la Pologne auront finalement dominé l’évènement, que Poutine a tout fait pour marginaliser, en travaillant à l’organisation d’un autre évènement, qui s’est tenu, avec l’appui actif de la Russie à Jérusalem, la semaine dernière. Il y aura été, l’un des invités d’honneur, tandis que la Pologne, scandalisée de ne pas avoir été conviée à s’exprimer, aura pour sa part boycotté l’évènement.

L’Europe ne doit pas laisser passer. Elle a le choix entre la vérité et la géopolitique.

Un ­ancien ambassadeur de Pologne

«On est dans une guerre géopolitique que Poutine mène pour asseoir sa stature de grande nation libératrice de l’Europe, quitte à saccager la vérité historique sur le Pacte Molotov Ribbentrop et à accuser la Pologne d’avoir été l’alliée de l’Allemagne nazie. Elle s’attaque à Varsovie car cette dernière est le fer de lance de la résistance en Europe face à l’agressivité de Moscou, s’indigne un ancien ambassadeur de Pologne. «L’Europe ne doit pas laisser passer. Elle a le choix entre la vérité et la géopolitique», ajoute-t-il, très ému.

Tout s’emballe au mois de décembre, racontent les observateurs à Varsovie. Soudain, Vladimir Poutine va profiter d’une de ses conférences de presse marathon pour se transformer en «historien en chef de la Russie» et lancer, à coups de contre-vérités ou approximations une série d’attaques frontales brutales contre une résolution du parlement européen du 19 Septembre, que les Polonais et les Baltes ont largement contribué à faire passer. Cette résolution affirme que le Pacte Molotov Ribbentrop de non-agression conclu entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique a ouvert la voie à la guerre, révélant une coresponsabilité des deux totalitarismes nazi et communiste. Des faits établis de longue date en Occident. Mais à Moscou, Poutine est hors de lui de voir la résolution sembler mettre sur le même plan l’Allemagne nazie et l’URSS, alors que la seconde a versé le sang de millions de soldats pour triompher de la première. Alors que le Kremlin veut ancrer sa légitimité politique dans la «grande victoire de la seconde guerre mondiale», la période dérangeante de 1939 à 1941, qui vit Staline s’allier à Hitler, est éludée à toute force.

Avec ces attaques, il s’agit pour Poutine de rassembler les Russes autour du drapeau national, tout en discréditant la Pologne.

L’intellectuel juif polonais Konstantin Gebert

Invoquant des documents d’archives, Poutine parle «d’absurdité totale». Il attaque frontalement les Polonais en osant mettre sur le même plan que le pacte Molotov Ribbentrop, un accord de non-agression signé par la Pologne en 1934 avec l’Allemagne nazie, omettant de dire qu’Hitler et Staline vont s’entendre pour dépecer la Pologne et se partager l’Europe de l’Est, puis passer à l’acte. Le président russe ressort aussi un épisode de 1938, sans en donner le contexte, pour démontrer l’antisémitisme de la Pologne, et l’associer à la responsabilité de l’Holocauste. Ainsi met-il en cause le diplomate polonais d’avant-guerre Lipski, qu’il qualifie de «porc antisémite» parce qu’il a appelé dans une conversation avec Hitler, à élever un monument à la gloire de ce dernier, s’il parvient à faire déporter les juifs polonais vers Madagascar. À Varsovie, c’est le tollé: «J’ai été très choqué par la violence de l’expression porc antisémite, raconte le journaliste Tomasz Zalewski. Je me suis dit. Qu’est-ce que cela cache? Les Russes préparent-ils quelque chose pour utiliser un terme aussi violent?» «Ces accusations sont évidemment scandaleuses», poursuit cet éditorialiste à Polityka. «Oui la Pologne voulait que les juifs s’en aillent et était antisémite, il n’y a aucun doute là-dessus. Mais toute l’Europe avait les mêmes idées. La déportation des Juifs à Madagascar a été largement discutée avec les Français à l’époque au niveau ministériel. Accuser les Polonais qui n’avaient plus d’État au moment de l’édification des camps, de coresponsabilité dans l’Holocauste est honteux», note-t-il. «Avec ces attaques, il s’agit pour Poutine de rassembler les Russes autour du drapeau national, tout en discréditant la Pologne», renchérit l’intellectuel juif polonais Konstantin Gebert. Une tentative contre laquelle le premier ministre de Pologne s’est insurgé avec force dans un article publié par Politico. «En essayant de présenter l’URSS comme le sauveur du monde contre le nazisme, le président russe Vladimir Poutine néglige l’agression militaire de Moscou non seulement contre la Pologne mais contre les pays baltes – la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie, en juin 40, et sa décision de provoquer une guerre d’hiver avec la Finlande, de Novembre 1939 à mars 1940», rappelle-t-il. «L’Union soviétique n’a pas ‘libéré’ Varsovie, comme le prétendent aujourd’hui les autorités russes. L’Armée rouge a regardé, les bras croisés, la capitale polonaise agoniser. Alors que les habitants de Varsovie attendaient avec espoir de l’aide, Joseph Staline n’a jamais ordonné à l’Armée rouge d’intervenir», ajoute-t-il, en allusion à la position cynique des Soviétiques, pendant le soulèvement de Varsovie de 1944.

Pour comprendre la violence de la polémique, il est indispensable de revenir sur le passé lointain, note l’ancien ministre des Affaires étrangères polonais, Adam Daniel Rotfeld, dans une passionnante interview accordée à l’hebdomadaire polonais Polityka. Derrière la bataille actuelle, se profile une relation marquée par le sang, les invasions et les rivalités, une «relation à long terme» marquée par les partages de la Pologne mais aussi la perception que les Russes ont de Varsovie comme ennemi séculaire, avant-poste de l’Occident catholique depuis le 17e siècle, insiste-il.

Pourtant, avant la crispation d’aujourd’hui, il y a tout de même eu l’espoir d’une vraie réconciliation sur le modèle de la France et de l’Allemagne, rappelle toutefois George Mink. «En 1989-1990, Boris Eltsine ouvre la voie à un rapprochement en venant en Pologne demander pardon pour le massacre des officiers de Katyn (fusillés secrètement par les Soviétiques qui attribuèrent cette hécatombe aux nazis pendant des décennies et qui semblent aujourd’hui obliquement revenir à cette thèse).

Les relations russo-polonaises se sont écroulées.

Konstantin Gebert

Malheureusement, cette période faste va être courte. Au tournant des années 2000, et notamment à partir de la révolution orange d’Ukraine, que Varsovie soutient sans détour, le climat se détériore. La Commission d’historiens polono-russe créée pour confronter les positions est dissoute. Elle sera réactivée brièvement en 2008-2009 par le premier ministre polonais Donald Tusk, qui tente pragmatiquement de relancer la relation. C’est l’époque où Poutine se rend à Gdansk, pour reconnaître le rôle des Polonais dans la résistance à Hitler, une posture dont il est aujourd’hui très loin. Il sera aussi présent pour les commémorations d’Auschwitz cette année-là. Mais pourquoi au même moment, se crée à Moscou sous la direction de Dimitri Medvedev une commission d’historiens dont le but est de reprendre en main le récit national sur la seconde guerre mondiale pour empêcher les dérives «révisionnistes» occidentales? C’est sans doute lié au durcissement anti-occidental qui traverse la politique russe. Avec le drame de l’avion officiel qui explose au-dessus de Smolenk et voit périr toute la direction politique polonaise de l’époque alors qu’elle se rend pour une cérémonie du souvenir dédiée, coup du destin, à Katyn!, tout ce qui restait de bonne volonté bilatérale va en tout cas être remis en cause. «Les relations russo-polonaises se sont écroulées», résume Konstantin Gebert.

Aujourd’hui, malgré la division abyssale du pays, une forme d’ «union sacrée» s’est faite à Varsovie face à Poutine. L’opposition a ainsi soutenu la décision du président Andrzej Duda de ne pas se rendre à Jérusalem. Mais Gebert affirme que derrière l’unité, «il y a des nuances fortes». «L’opposition estime qu’en adoptant une position de réécriture de l’Histoire qui peint la Pologne comme une nation innocente de tout, le gouvernement a fragilisé notre crédibilité», dit-il, évoquant notamment l’importance pour Varsovie de reconnaître son passé antisémite même si tout doit être nuancé et remis dans le contexte de l’époque. «Poutine s’engouffre dans ces brèches ouvertes par les erreurs du Parti PiS au pouvoir», confirme Tomasz Zalewski. L’une des questions reste aussi de savoir jusqu’à quel point ses sorties sont calculées, ou si elles participent aussi d’une exaspération viscérale, parce que nourri de l’historiographie stalinienne, le président russe est persuadé que l’Occident déforme la réalité pour affaiblir la Russie.

Gebert et Zalewski affirment d’ailleurs avoir des critiques vis-à-vis de la résolution du parlement européen, qui a notamment appelé à démanteler les monuments dédiés à l’armée rouge, au motif que cette dernière a été une armée d’occupation à l’Est (demande qui a outragé Poutine). «Je comprends les motivations des Baltes et des Polonais, mais il devrait être possible de trouver un arrangement, afin de ne pas insulter non plus la mémoire des soldats russes qui ont versé leur sang», dit Konstantin Gerbert. Cet intellectuel juif, dont le père fut sauvé par les Russes, rappelle qu’il leur doit «d’être né». «Staline se moquait des Juifs, leur sauvetage n’était pas sa priorité mais au moins il ne les exterminait pas !», dit-il. Il explique que les Juifs restent dès lors très prudents sur l’équivalence des deux totalitarismes mis en avant par les Polonais et Baltes, car ils soupçonnent ces derniers de vouloir s’exonérer de leurs responsabilités vis-à-vis des Juifs. Surtout, dit-il, les juifs ne peuvent oublier que l’URSS a sauvé 250.000 juifs polonais dans les territoires occupés par l’armée rouge. Poutine «ne peut que trouver des alliés chez les juifs qui restent infiniment reconnaissants», dit Gebert. Il dit que «l’Histoire n’est pas simple et même très compliquée. Ce serait une bonne raison pour la laisser aux historiens pour qu’ils continuent de confronter les archives et les positions . Mais ce n’est pas demain la veille!», regrette-t-il.