Turquie : la société de plus en plus fracturée

Par le Figaro – Delphine Minoui

REPORTAGE – Le débat sur la réforme de la Constitution et les attentats ont aggravé la polarisation du pays déjà très clivé.

De notre correspondante à Istanbul

C’est une rue en pente qui part de l’avenue Istiklal, un des poumons touristiques d’Istanbul, pour plonger en contrebas dans le Bosphore. Nichée sur la rive européenne, la rue Bogazkesen est de ces espaces méli-mélo qui font le charme de l’ex-Constantinople: s’y côtoient, tout du long, petites cantines de quartier et restaurants bars branchés, épiceries et galeries d’art, femmes en foulard et midinettes en minijupe. Un étonnant mariage entre deux quartiers: le traditionnel Tophane, soutien invétéré du président islamo-conservateur Erdogan et de son parti, l’AKP, et le moderne Cihangir, repère d’une bourgeoisie libérale plus encline à voter pour l’opposition laïque du CHP (Parti républicain du peuple).

Pourtant, derrière l’unité en trompe l’œil de la rue «Coupe-gorge» (traduction littérale de «Bogazkesen») se cachent de profondes divisions, à l’image de la polarisation croissante d’une Turquie embarquée dans une spirale d’attentats et de tensions politiques. «Il y a des valeurs qui ne sont pas les nôtres et que nous ne saurons accepter: boire de l’alcool, afficher ostensiblement des décorations de Noël dans l’espace public», prévient Aslan Gizel, un habitant de Tophane, attablé à l’un des plus anciens cafés de Bogazkesen.

Un peu plus haut, Furkan, 25 ans, tient une boutique d’objets de création, ouverte l’an passé. «Ici, pour éviter les ennuis, nous devons respecter certaines lignes rouges: ne pas mettre la musique à plein tube, ne pas servir de bière aux clients. Une ambiance peu attrayante pour ma clientèle. Avec les attentats, qui découragent également les touristes étrangers, elle a chuté de moitié en un an», se plaint-il.

L’an passé, le fossé s’était déjà sérieusement creusé sur Bogazkesen. Au printemps, d’abord, quand une vingtaine de jeunes du quartier avaient interrompu de force le vernissage d’une exposition, où les verres d’alcool avaient débordé sur le trottoir. Puis, à l’approche de l’été, lorsque en plein ramadan, la clientèle d’un disquaire qui fêtait le dernier album de Radiohead avait été insultée et délogée par une bande du coin. À chaque fois, les habitants avaient, de part et autre, pris sur eux pour oublier l’affaire au plus vite. Mais depuis le massacre de la discothèque du Reina, dans le quartier d’Ortakoÿ, qui a fait 39 morts la nuit du Nouvel An, un profond malaise flotte sur Bogazkesen.

Au détour des conversations, il y a ceux qui refusent de s’émouvoir de la tuerie, arguant qu’un tel lieu était de toute façon provocateur dans un pays où la majorité autrefois silencieuse fait valoir ses valeurs conservatrices depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP (Parti de la justice et du développement) en 2002. En face, les autres y voient, a contrario, une attaque contre leur mode de vie. Les plus remontés accusent même les partisans d’Erdogan d’avoir ouvert la voie aux djihadistes en alimentant un discours religieux et anti-occidental.

Cherchant à dissiper la discorde, Recep Tayyip Erdogan s’est empressé de mettre en garde contre un risque de «polarisation» du pays dans sa première allocution postattentat. «Chacun en Turquie est libre de vivre comme il l’entend», a insisté l’homme fort du pays. Dans le même discours, il n’a pourtant pas pu s’empêcher de s’en prendre à ses opposants libéraux. «Qu’ont-ils dit à propos des 56 personnes tuées à Gaziantep?», a-t-il lancé, en référence à l’attentat du 20 août imputé à Daech, survenu dans cette ville conservatrice du Sud-Est. Avant d’ajouter: «Et je vous rappelle que vous n’avez pas prononcé un seul mot sur nos soldats tués» (lors des combats qui les opposent à la rébellion kurde du PKK).

Dans une Turquie coupée en deux, chaque nouvel attentat ne fait qu’accroître davantage la faille. «Chez vous, en France, l’attaque du Bataclan avait rassemblé les gens. Chez nous, après le Reina, c’est tout le contraire qui s’est produit. Le carnage n’a fait que renforcer les divisions», déplore un sociologue qui préfère taire son nom. En réalité, regrette-t-il, le chef de l’État collectionne les occasions ratées d’une réconciliation sociale et politique. Et de citer en exemple le coup d’État avorté du 15 juillet.

Le putsch, imputé à l’adversaire numéro un d’Erdogan, le prédicateur en exil Fethullah Gülen, avait été dénoncé en bloc par toute l’opposition politique et avait donné lieu à de grands rassemblements convoqués sous la bannière de la «démocratie». Un rare moment d’union nationale – auquel le parti prokurde du HDP n’avait néanmoins pas été invité -, qui a rapidement volé en éclats: au lieu de concentrer sa purge sur les milieux gülenistes, le pouvoir s’est lancé dans une chasse aux sorcières contre toute voix critique: journalistes, professeurs, intellectuels. «Au lieu de générer un sens de la solidarité entre les Turcs, la tentative de coup d’État du 15 juillet n’a fait que diviser encore plus cette Turquie à deux vitesses. Aujourd’hui, le pays est divisé selon la loyauté envers l’État, le parti et une seule personne», remarque la politologue Aylin Topal.

Ces deux dernières semaines, les tensions ont de nouveau éclaté au grand jour, cette fois-ci dans l’hémicycle du Parlement où députés de l’AKP et parlementaires de l’opposition en sont venus aux coups de poing à plusieurs reprises . Au cœur de la discorde: le projet de réforme de la Constitution visant à élargir les pouvoirs du président. Le texte hautement controversé a finalement été approuvé à la majorité samedi matin et sera soumis au référendum populaire au printemps.

Dénonçant une «dérive autoritaire», les anti-Erdogan accusent ses partisans d’attiser sciemment les tensions en menant une double offensive: islamiste d’une part, avec, dernier exemple en date, cette récente campagne menée par la presse conservatrice et les autorités religieuses contre les célébrations de la Saint-Sylvestre et les symboles de Noël; nationaliste d’autre part, alimentée par une volonté de discréditer toute option politique pro-Kurde, en accusant les leaders du HDP de «diriger une organisation terroriste» (sous-entendu la rébellion du PKK). Dans un tel contexte, chaque clan se réfugie derrière ses préjugés et ses peurs. «Dans chaque camp, on assiste à un rejet de l’autre. Le niveau de tolérance s’amenuise de jour en jour. Les failles se démultiplient: Turcs contre Kurdes, laïcs contre religieux… De part et d’autre, on crie, on hurle, on s’exprime par slogans», déplore la romancière Asli Erdogan.

Un contexte d’autant plus volatil que les médias alimentent les divisions. «Il est désormais coutumier d’allumer la télévision et d’entendre un intervenant dire à propos d’un opposant: cette personne doit être emprisonnée!», regrette la journaliste Candan Yildiz. Cette ancienne de la télévision indépendante IMC – contrainte à la fermeture, à l’instar d’une centaine d’autres médias – fait le constat «d’un journalisme d’opinion, voir de propagande, en pleine ascension».

Aujourd’hui, la fracture est telle qu’elle déteint aussi sur l’intimité des familles et des foyers. Selon une enquête menée l’an passé par l’institut du Fonds Marshall allemand des États-Unis, plus de 4 Turcs sur 5 s’opposent à ce que leur fille épouse le partisan d’un autre parti politique, tandis que les trois quarts d’entre eux refusent de faire des affaires ou d’habiter à côté de quelqu’un qui ne partage pas les mêmes idées politiques. Une recherche qui explique la très fragile cohabitation qui prévaut sur la rue Bogazkesen. «Je n’ai plus ma place dans cette rue. Ni en Turquie, d’ailleurs. Dans quinze jours, je pars aux États-Unis», souffle Furkan, le gérant de la boutique branchée.