Turquie : Erdogan revendique la victoire, l’opposition conteste (Delphine Minoui – Le Figaro)

Le président sortant s’est déclaré vainqueur dimanche à l’issue d’élections présidentielle et législative âprement disputées. L’opposition dénonce des tentatives de fraude.

Il est 20 heures. Trois heures après la fermeture des bureaux de vote, les premiers résultats tombent. Erdogan devancerait ses adversaires avec 56 % des voix contre 24% pour le social-démocrate Muharrem Ince. À 22 heures, la réélection annoncée se confirme: un nouveau décompte évoque 52,7 % des suffrages pour le président sortant. Au Parlement, son parti l’emporterait avec 42,4 % des voix. Le président de la commission électorale Sadi Guven confirme ensuite le succès d’Erdogan. Après dépouillement de 99% des voix, le chef de l’Etat sortant est crédité de 52,5% des voix.

Lui n’a n’a pas attendu les confirmations et a rapidement quitté Istanbul pour Ankara afin de prononcer son discours de victoire depuis le balcon du siège de l’AKP vers 3h du matin. «Dès demain, nous allons commencer à travailler pour réaliser les promesses que nous avons faites au peuple», a-t-il dit. Il a également promis que les autorités turques qui ont mené la répression depuis le coup d’Etat manqué de juillet 2016 allaient poursuivre leur lutte contre les organisations terroristes. Il a enfin annoncé que l’armée allait poursuivre son travail de libération de territoires syriens afin que les quelque 3,5 millions de réfugiés qui se trouvent sur le sol turc puissent rentrer chez eux. «Notre peuple nous a confié la tâche d’assumer les fonctions présidentielles et exécutives. J’espère que personne n’essaiera de semer le doute sur les résultats et de nuire à la démocratie pour masquer son propre échec», a déclaré le chef de l’Etat sortant dans une brève allocution.

Des résultats pénibles à digérer pour l’opposition, qui les accueille avec prudence. Rare lot de consolation: le HDP serait parvenu à dépasser le seuil obligatoire des 10%. Une mini-victoire pour ceux qui ont cru au changement.

Des cas de fraude signalés

Tout a commencé ce dimanche 24 juin à 8 heures du matin. Pour Senel, la nuit fut courte et intense. Le cœur de la jeune stambouliote de 26 ans penche pour Muharrem Ince, le favori des anti-Erdogan. «Il est notre dernier espoir», glisse-t-elle. Le lycée où elle vote se trouve à deux pas de la place Taksim. L’ambiance est détendue, mais l’appréhension palpable. « Je n’aurais jamais imaginé que l’opposition parvienne à se mobiliser si rapidement, malgré l’annonce d’élections anticipées. Ça donne envie de croire au changement », énonce un électeur, qui préfère taire son nom.

Aux environs de 10 heures, un petit attroupement se concentre à l’entrée. Ahmet Sik, la star du journalisme indépendant, vient d’arriver. Libéré sous conditions, après 434 jours de prison, il est candidat au Parlement sur la liste de gauche prokurde HDP. Sous les caméras, il fait le «V» de la victoire en glissant son bulletin dans l’urne. Et déclare, confiant: «Nous nous débarrasserons de cette mafia!»

À deux kilomètres de là, le lycée Bekistas Anadolu transpire du même optimisme. Au pied de l’immense bâtisse, un buste d’Atatürk, le père fondateur de la République, veille au grain. Dans son chemisier rose, Fecriye a choisi Ince, «parce qu’il symbolise la liberté et la laïcité». Pour ce double scrutin présidentiel et législatif, cette retraitée vote également pour les députés de centre gauche du CHP dans l’espoir de mettre un terme au «règne de l’AKP», le parti islamo-conservateur au pouvoir depuis quinze ans. Fecriye est pourtant inquiète, surtout à cause des rumeurs de fraude.

Dans le district de Tarlabaci, où se trouve une importante concentration kurde, le bureau du HDP reste vigilant. «À Istanbul, le vote se passe relativement bien, mais c’est dans le Sud-Est du pays (à majorité kurde) que nous suivons la situation de près», explique Cihan Yavuz, un de ses membres. À la mi-journée, plusieurs cas de fraudes y sont signalés. Vidéos à l’appui, des témoins évoquent une tentative de bourrage d’urnes dans la ville de Suruç.

Il est maintenant 15 heures. À la terrasse d’un café de Tarlabaci, en face du QG du HDP, le débat bat son plein. Nusrettin, un ouvrier, défend Demirtas, le candidat kurde embastillé, face à Mehmet, au chômage depuis six mois, qui a «voté Erdogan» les yeux fermés. «Quoi, tu votes pour un dictateur-voleur?», renchérit Sait, un autre client. Casquette et T-shirt rouge, il ne fait confiance qu’au CHP, «à cause de ses promesses de relance économique». Le ton monte. Les voix s’élèvent. Un quatrième client offre une tournée de thé à l’assemblée. C’est ça aussi, la Turquie d’aujourd’hui: des discussions enflammées mais cordiales. Une démocratie de comptoir, où la société civile trouve encore sa place.

«Le règne d’un seul homme m’inquiète»

Direction Fatih, de l’autre côté du pont Galata. Dans ce quartier plus conservateur, on vote d’abord pour Erdogan. Devant l’école Oruçgazi, Selim et Bedia, deux femmes voilées déclament leur «amour» pour le président, candidat à sa réélection. «Il est comme un père. C’est le commandant en chef de la Turquie! Il a tant fait pour les pauvres. Il est irremplaçable», dit la première. Hacer Öztürk, une jeune médecin en foulard bleu veut parler à son tour: «Erdogan représente le plus mes valeurs. Il y a vingt ans, ma mère n’avait pas le droit de se voiler à l’université. Aujourd’hui, c’est une liberté qui a été acquise. Évidemment, je n’approuve pas toute la politique de l’AKP. Mais tant qu’un autre candidat ne sortira pas du lot, je voterai pour Erdogan. En plus, si Ince l’emporte, aurais-je encore le droit d’être habillée comme je le suis aujourd’hui?» Un discours qui illustre la polarisation d’un pays sans cesse tiraillé entre deux clans – religieux et laïc – qui se font peur plus qu’ils ne se parlent.

Mais pour un nombre croissant d’électeurs, la peur est ailleurs. Ce qui les chagrine, c’est la dérive autoritaire d’Erdogan. «J’ai toujours voté pour l’AKP jusqu’au référendum de l’année dernière sur le renforcement des pouvoirs du président. Le règne d’un seul homme m’inquiète. Je vote pour Ince parce que je rêve de meilleurs lendemains», confie Mücella, une enseignante. Elle est pourtant réaliste: «Dans mon entourage, rares sont les personnes qui ont changé d’avis. Mes voisins de paliers ont toujours voté et voteront toujours pour Erdogan.»