Trump offre à Nétanyahou la reconnaissance de l’annexion du Golan (Piotr Smolar – Gilles Paris – Le Monde)

L’annonce du président des Etats-Unis est un vrai coup de pouce pour le premier ministre israélien à l’approche des législatives dans son pays.

Il y a la forme, un simple message publié sur son compte Twitter, à la ponctuation soignée et aux nombreuses lettres capitales. Et puis il y a le fond, qui entraîne la nouvelle destruction d’un pilier traditionnel de la politique américaine au Moyen-Orient.

D’une simple phrase, jeudi 21 mars, Donald Trump a annoncé qu’« après cinquante-deux ans, il est temps pour les Etats-Unis de pleinement reconnaître la Souveraineté d’Israël sur le plateau du Golan, qui est d’une importance stratégique et sécuritaire critique pour l’Etat d’Israël et la Stabilité Régionale ! »

Donald J. Trump

@realDonaldTrump

After 52 years it is time for the United States to fully recognize Israel’s Sovereignty over the Golan Heights, which is of critical strategic and security importance to the State of Israel and Regional Stability!

Interrogée, la Maison Blanche s’est refusée, jeudi, à dire quelle forme pourrait prendre cette reconnaissance et si le Congrès y serait associé.

Un groupe d’élus républicains, composé notamment des sénateurs Lindsey Graham (Caroline du Sud), Tom Cotton (Arkansas), Ted Cruz (Texas) et Marco Rubio (Floride) a déjà déposé un projet de loi en faveur de la reconnaissance de cette annexion, qui viole le droit international et notamment les résolutions 242 et 338 des Nations unies, reconnues pendant des décennies par Washington. Se pose aussi la question de l’avenir de la Force des Nations unies chargée d’observer le désengagement (Fnuod), déployée depuis 1974 pour surveiller le cessez-le-feu.

Ces résolutions, adoptées après la conquête du Golan syrien lors de la guerre de 1967, s’opposent à l’acquisition de territoires par la force. En visite à Jérusalem, jeudi, le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, a au contraire légitimé le fait accompli en estimant que « le peuple d’Israël doit savoir que les batailles qu’il a livrées et les vies qu’il a perdues » sur le plateau qui surplombe la Galilée « en valaient la peine ».

Convergence de vues totale

L’administration américaine fait le pari que cette annexion ne rencontrera aucune opposition arabe sérieuse alors qu’elle s’apprête à présenter un plan de règlement du conflit israélo-palestinien. Elle ne semble pas s’inquiéter, par ailleurs, du précédent ainsi créé et dont pourrait se réclamer la Russie pour justifier l’annexion de la Crimée.

Un rappel historique témoigne du chemin parcouru par Washington. En décembre 1981, l’administration du républicain Ronald Reagan avait réagi durement à l’annexion unilatérale du Golan par Israël après un vote de la Knesset, que la communauté internationale n’a jamais reconnue. Les Etats-Unis avaient suspendu les négociations pour un partenariat stratégique entre les deux pays. Le premier ministre israélien, Menachem Begin, avait vivement riposté :« Quelle est cette façon de parler, “punir Israël” ? Sommes-nous un Etat vassal ? Une république bananière ? Sommes-nous un enfant de 14 ans qui, s’il se comporte mal, se fait taper sur les doigts ? »

Le ton a bien changé et la convergence de vues est désormais totale entre Donald Trump et Benyamin Nétanyahou. Recevant à dîner le secrétaire d’Etat américain, jeudi soir, le premier ministre israélien a cité tous les gestes historiques du président des Etats-Unis, pour lesquels il avait milité personnellement : la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël ; le retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien en mai 2018 et la réintroduction de sanctions contre Téhéran ; enfin, la reconnaissance de la souveraineté sur le Golan, « à un moment où l’Iran essaie d’utiliser la Syrie comme plate-forme pour attaquer et détruire Israël ».

« Vous avez fait l’Histoire », a dit le premier ministre israélien à Donald Trump au cours d’un entretien téléphonique. Il avait employé des mots identiques lors de la reconnaissance unilatérale de Jérusalem comme capitale d’Israël, début décembre 2017. Cette décision, qui a entraîné la rupture avec les Palestiniens, a été suivie par le déménagement de l’ambassade américaine, alors installée à Tel-Aviv.

Washington avait préparé le terrain. Lors de la publication de son rapport annuel sur les droits de l’homme dans le monde, le 13 mars, le département d’Etat avait acté une rupture sémantique en cessant de désigner le plateau du Golan comme un territoire « occupé » par Israël, lui préférant le terme « contrôlé ».

Ironie de l’histoire

A moins de trois semaines des élections législatives du 9 avril, cette décision constitue un cadeau politique pour le premier ministre israélien, alors qu’un nouveau scandale occupait les médias : ses liens financiers avec un cousin, Nathan Milikowsky. M. Nétanyahou peut compter sur le soutien appuyé du président américain. En visite à Washington où il doit s’exprimer devant le lobby pro-israélien, l’American Israel Policy Affairs Committee, le premier ministre sera reçu, lundi 25 mars, à la Maison Blanche par M. Trump, qui l’accueillera à nouveau pour un dîner le lendemain.

Niant toute ingérence électorale, l’administration Trump renforce dans les faits l’un des arguments de campagne de M. Nétanyahou : sa stature d’homme d’Etat et son expérience des affaires du monde.

Ironie de l’histoire, Benyamin Nétanyahou avait conduit des négociations secrètes indirectes avec Damas, jusqu’à début 2011, avant la guerre civile syrienne, en vue d’un accord de paix, sur le modèle de ceux conclus avec l’Egypte et la Jordanie. Comme lors des premières négociations menées sous l’égide des Etats-Unis dans les années 1990, cet accord aurait inclus un retrait israélien du plateau du Golan, a rapporté plus tard la presse israélienne, ainsi que l’ancien secrétaire d’Etat John Kerry dans ses mémoires publiés il y a quelques mois.

Et encore auparavant, « en 1998, pendant son premier mandat, Benyamin Nétanyahou avait déjà envisagé un certain retrait partiel du Golan », se souvient Yaakov Amidror, ancien chef du Conseil de sécurité nationale. « C’était davantage que quelques centaines de mètres. Mais nous sommes dans un nouveau Moyen-Orient. La grande qualité d’un leader, c’est de profiter des occasions qui se présentent. »

Un pas « très important »

La décision de Donald Trump, condamnée vendredi dans un communiqué par le gouvernement syrien, qui s’est dit déterminé à récupérer le plateau du Golan par « tous les moyens possibles », est tombée jeudi comme une divine surprise en Israël. Vice-recteur de l’université de Tel-Aviv et spécialiste de la Syrie, le professeur Eyal Zisser estime qu’il s’agit là d’un pas « très important, sans même parler des élections israéliennes à venir. Maintenant qu’un président américain a reconnu notre souveraineté sur le Golan, il sera très difficile pour un futur gouvernement d’envisager un retrait, par exemple s’il venait à entamer des négociations de paix avec de nouvelles autorités syriennes ».

Eyal Zisser considère que Donald Trump n’a pas seulement pris cette décision en faveur de M. Nétanyahou, mais contre Damas. « La Syrie a perdu deux fois le Golan, dit-il. Une première fois sous Hafez Al-Assad lors de la guerre des Six-Jours, puis une seconde sous Bachar, avec la guerre civile, la mort d’un demi-million de personnes et le recours à l’Iran. »

Environ 18 000 Israéliens vivent aujourd’hui sur le plateau du Golan, ainsi que 17 000 druzes. L’armée y est déployée, avec des moyens de surveillance importants, pour observer les combats qui se déroulent de l’autre côté, en Syrie, entre l’armée régulière et des groupes rebelles. C’est là aussi qu’a été organisée pendant cinq ans, jusqu’à l’été 2018, l’opération humanitaire « Bon Voisin », visant à soigner des victimes du conflit – près de 5 000, dont 1 300 enfants – dans les hôpitaux israéliens. La reprise en main de la zone frontalière côté syrien par l’armée de Damas a mis fin à cet effort humanitaire sans précédent.

Pour la droite nationale religieuse israélienne, cette décision de Donald Trump pourrait constituer le prélude à la réalisation de son projet politique : l’annexion de la majorité de la Cisjordanie (la zone dite C, sous contrôle israélien). L’autonomie palestinienne serait alors réduite au strict minimum.

L’administration Trump, qui devrait présenter son plan de paix après les élections israéliennes, garde depuis deux ans le même cap, qui consiste à briser les consensus internationaux existants : sur Jérusalem, sur la définition des réfugiés palestiniens dont elle conteste le statut ; sur la colonisation dont le mot même n’est plus employé par le département d’Etat. Et maintenant sur le Golan.