« Trump a le mérite de la franchise. Les aspirations nationales des Palestiniens lui paraissent farfelues » (Alain Frachon – Le Monde)

Alain Frachon, éditorialiste au « Monde », analyse dans sa chronique la nouvelle approche du conflit israélo-palestinien de l’administration Trump.

Convaincu de la supé­riorité intrinsèque de l’homme d’affaires sur les professionnels de la politique, Donald Trump cherche la martingale gagnante au Proche-Orient : le « marché du siècle », le plus dur à conclure, dit-il, c’est la question israélo-palestinienne. Une demi-douzaine de présidents américains ont baissé les bras. Lui jure qu’il peut l’emporter. A condition que l’on accepte de changer les termes du débat.

A la tribune de l’ONU, le 25 septembre, à New York, il a consacré deux lignes, sibyllines, au conflit israélo-palestinien. Trump entend sortir des « vieux dogmes » ; il appelle à fuir les « soi-disant experts et leurs idéologies discréditées » ; au lieu de l’ignorer, il va prendre en compte « la réalité sur le terrain ». On attend la suite. Rien, pas un mot d’explication. Et le fameux « plan » concocté par son gendre, Jared Kushner, reste un mystère. Essayons de décrypter.

Un aspect au moins de la « politique » proche-orientale trumpiste est connu : son hostilité résolue aux Palestiniens. Trump a le mérite de la franchise. Les aspirations nationales des Palestiniens lui paraissent farfelues. Il faut qu’ils en rabaissent.

La fin de l’aide directe

Premier signal, en septembre 2017 : la nomination de David Friedman comme ambassadeur des Etats-Unis en Israël – un avocat, spécialiste des faillites, partisan et soutien actif de la colonisation israélienne en territoire palestinien. Deuxième signal, en décembre, avec la décision de transférer l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem. Elle sera suivie, cette année, de la suppression de la contribution financière des Etats-Unis à l’agence de l’ONU chargée des réfugiés palestiniens, l’UNRWA.

On peut reprocher beaucoup de choses à l’UNRWA, notamment d’accepter que le statut de réfugié soit systématiquement transmis d’une génération à l’autre. Mais l’organisation scolarise et soigne une bonne partie de la population palestinienne. Trump a aussi ordonné que l’aide américaine directe aux Palestiniens soit arrêtée net – notamment 25 millions de dollars destinés au traitement du cancer dans les hôpitaux de la partie arabe de Jérusalem. A quoi il faut ajouter la fermeture, ce mois-ci, du bureau de l’OLP à Washington – l’Organisation de libération de la Palestine est la branche la plus ancienne du mouvement national palestinien.

Aaron David Miller, spécialiste de la région et ancien négociateur américain au Proche-Orient, dit qu’il n’a jamais connu une ­administration « aussi hostile aux Palestiniens ». Motif avancé à Washington : depuis le déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem, les Palestiniens se refuseraient à négocier. Le président de l’Autorité palestinienne en Cisjordanie, Mahmoud Abbas, ne ferait rien qui puisse favoriser un dialogue constructif avec Israël.

Mais la poursuite continue, et accélérée, des implantations israéliennes en territoire palestinien ne pose pas – plus – de problème à Washington : c’est « la réalité sur le terrain » – on ne la changera pas. Thomas Friedman, du New York Times, relève que les Etats-Unis, en échange du transfert de leur ambassade à Jérusalem, auraient pu exiger l’arrêt de la colonisation. Ils ne l’ont pas fait. Parce que Trump, dit Friedman, « est le premier président américain dont la stratégie n’est pas seulement pro-israélienne, mais recouvre celle des colons de la droite israélienne ». Au nom de « la réalité sur le terrain » ?

Comme Benyamin Nétanyahou, le premier ministre israélien, Trump vante une approche « réaliste » de la situation. Rien n’a marché depuis les accords d’Oslo il y a vingt-cinq ans. Sans cesse reprises puis interrompues, les négociations sur la création d’un Etat palestinien aux côtés d’Israël n’ont abouti à rien. Il faut chercher autre chose. Comprendre : la solution dite des « deux Etats » – rendue impossible par l’étendue des implantations – ne fait plus partie de la doxa officielle des Etats-Unis. Le « plan » Kushner reprendrait une vieille idée de la droite israélienne : la clé est à Amman. Il faut créer une confédération jordano-palestinienne, associant la Jordanie à la partie de la Cisjordanie qui est sous le contrôle de l’Autorité palestinienne (40 % de ce territoire, le reste serait annexé par Israël). Gaza, l’autre territoire palestinien, vivrait en entité autonome sous la tutelle de l’Egypte.

Economie contre politique

L’idée centrale de l’équipe Trump, à la joie de la droite israélienne, est d’abandonner les fondements traditionnels de la politique de Washington sur la question, disent deux anciens négociateurs américains au Proche-Orient, ­Aaron David Miller et Robert Malley. La pression sur les Palestiniens – expliquent-ils à la revue américaine Defense One – a pour objet de les forcer à accepter de nouveaux paramètres : « Les Palestiniens n’ont pas nécessairement droit à un Etat propre, ou plutôt la revendication nationale palestinienne ne doit pas inévitablement déboucher sur un Etat. » D’où l’idée de la confédération.

La notion même de droits légitimes au titre du statut de réfugié palestinien est revue à la baisse. D’où l’UNRWA. La revendication palestinienne sur Jérusalem est moins légitime que celle d’Israël. D’où le déplacement de l’ambassade. Les implantations israéliennes en Cisjordanie vont rester : Washington ne les considère plus comme un « obstacle à la paix ». En contrepartie, les Palestiniens, à Gaza comme dans la confédération, disposeraient d’une aide économique géante.

Tels seraient les termes du deal trumpiste : normalisation et amélioration de la vie quotidienne des Palestiniens contre la dilution de leur revendication étatique. L’économique contre le politique. Cela peut marcher dans le New Jersey. En Terre sainte, cette transaction, disent Malley et Miller, sous-estime totalement la force de la revendication nationale dans la population palestinienne.