« Trump a d’ores et déjà laissé sa marque sur le conflit israélo-palestinien : la fin de l’idée de deux Etats » (Alain Frachon – Le Monde)

Les Etats-Unis appuient une politique d’annexion rampante de la Cisjordanie, alors que le président américain fait en Terre sainte la politique des chrétiens évangéliques les plus intégristes, estime dans sa chronique Alain Frachon, éditorialiste au « Monde ».

En deux ans, la diplomatie Trump, aussi unilatéraliste qu’interventionniste, a commencé à bouleverser la scène internationale – sans résultats encore très avancés. Sauf sur un dossier particulier : le conflit israélo-palestinien. Là, dans cette vieille histoire, sortie de l’actualité mais pas moins triste aujourd’hui qu’hier, Donald Trump a d’ores et déjà laissé sa marque. Une marque peut-être indélébile : la fin de l’idée d’un Etat palestinien aux côtés d’Israël.

Le président américain a abandonné toute prétention à exercer une médiation entre les deux parties en conflit. Il a soldé et enterré ouvertement, sans hypocrisie, la mission « d’honnêtes intermédiaires » que les Etats-Unis feignaient encore d’exercer du temps de Barack Obama. Trump est dans un seul camp, un seul, celui d’Israël ; le 45e président américain n’a aucune considération pour les aspirations nationales des Palestiniens. Il leur a fait savoir. Sa politique témoigne, en revanche, de la plus grande sympathie pour l’ambition affichée de la droite israélienne : l’annexion d’une grande partie du territoire palestinien de Cisjordanie – au programme du Likoud de Benyamin Nétanyahou et de ses partenaires de l’ultradroite.

Pas de projet politique

Trump dira que sa politique est le reflet de la situation sur le terrain. Il avancera qu’elle est frappée au coin du réalisme, libérée des tabous de l’expertise et débarrassée des scrupules des belles âmes. Il fera valoir, non sans quelques munitions, que les Palestiniens ont raté l’occasion de la paix entre le milieu des années 1990 et les premières de notre siècle.

Le président, qui se targue d’être un immense négociateur, sans doute « le plus grand », a bien confié à son gendre multitâches, Jared Kushner, le soin de concocter puis de proposer aux Israéliens et aux Palestiniens « l’accord de paix du siècle ». Deux ans plus tard, rien à l’horizon.

Kushner vient cependant de livrer quelques clés sur sa perception du conflit. Faute de projet politique, il a présenté, fin juin à Manama, au Bahreïn, le volet économique de son travail. C’est très bien intentionné : 50 milliards de dollars (44 milliards d’euros) d’investissements sur dix ans en Cisjordanie (30 % de taux de chômage) et à Gaza (50 %). Ces deux territoires palestiniens, qu’Israël occupe depuis la guerre israélo-arabe de 1967, en auraient bien besoin.

Monsieur « gendre » sollicite les investisseurs internationaux sans dire un mot du cadre politique futur, comme si ce volet économique pouvait prendre corps dans le statut actuel des territoires. Aux mains d’un Hamas de plus en plus impopulaire, Gaza (deux millions de résidents) est sujet à un strict embargo de la part d’Israël comme de l’Egypte. La Cisjordanie est territoire occupé. Les Israéliens y contrôlent à peu près tout. Investir en Cisjordanie est, pour un groupe étranger, d’abord un investissement politique : on entérine l’occupation et la croissance des implantations israéliennes.

L’administration Trump a donné son feu vert à l’extension de la colonisation. La Maison Blanche ne la condamne plus comme étant « un obstacle » à la recherche de la paix, selon la formule encore utilisée du temps d’Obama. « Dans certaines circonstances, Israël a le droit de garder une partie de, mais pas toute, la Cisjordanie », déclarait début juin l’ambassadeur américain en Israël, David Friedman, sympathisant actif du développement des implantations. Friedman entrouvre la porte à l’annexion de 60 % de la Cisjordanie (la zone dite C) qui sonnerait le glas de la possibilité de créer l’esquisse d’un Etat palestinien – la solution dite des deux Etats.

Dieu convoqué

Trump a manifesté une franche hostilité aux Palestiniens : déplacement de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem ; fermeture du bureau de l’OLP à Washington ; suppression de l’aide financière aux réfugiés palestiniens, etc. L’explication relève, largement, de la scène intérieure américaine. Trump fait en Terre sainte la politique des chrétiens évangéliques les plus intégristes. Deux des leurs sont aux commandes dans l’administration : le vice-président, Michael Pence, et le secrétaire d’Etat, Michael Pompeo. Le lobby pro-droite israélienne aux Etats-Unis, ce n’est pas la communauté juive – souvent férocement critique de Nétanyahou –, mais les évangéliques. IIs représenteraient de 20 à 25 % de l’électorat républicain : pas de deuxième mandat sans leur soutien.

Dans l’affaire israélo-palestinienne, les « évangéliques » convoquent un vieil acteur régional, Dieu, ce qui n’est pas forcément une bonne idée. Ils interprètent à leur façon certains passages de la Bible : le Messie reviendra sur terre quand les juifs réoccuperont tout le pays de leurs ancêtres (notamment la Cisjordanie) – comprendre : quand ils en auront chassé les Palestiniens.

Choix cauchemardesque

« Je suis confiant, Dieu est à l’œuvre », dans la diplomatie que Trump mène au Proche-Orient, a déclaré Pompeo à la chaîne Christian Broadcasting Network, comme le New York Times le racontait le 1er avril (pas pour faire une blague). « Au bureau, poursuivait le secrétaire d’Etat, je garde une Bible ouverte sur ma table, pour penser à Dieu, à sa parole et à la vérité. » Juif orthodoxe pratiquant, l’ambassadeur Friedman relevait à la mi-juin : « L’une des grandes forces d’Israël est qu’il est du côté de Dieu » – cité par le journaliste israélien Barak Ravid.

Résultat, biblique ou non : les Etats-Unis appuient une politique d’annexion rampante de la Cisjordanie. Laquelle, si la droite israélienne reste au pouvoir, finira par placer Israël devant un choix cauchemardesque : accepter le principe d’un Etat binational ou se résoudre définitivement à une forme d’apartheid pour les Palestiniens. L’ami américain Trump est-il un vrai ami ?