Thierry de Montbrial: «Le Covid-19 a créé une prise de conscience» (Isabelle Lasserre – Le Figaro)

ENTRETIEN – Pour le président de l’Ifri (Institut français des relations internationales), les Occidentaux doivent tirer les conséquences de la montée en puissance de la Chine.

Thierry de Montbrial décrypte les bouleversements géopolitiques engendrés par le Covid-19.

LE FIGARO. – Le système international va-t-il résister au virus?

Thierry DE MONTBRIAL. – Tous les experts, une fois passée l’épreuve, évoquent l’après et l’avant coronavirus. Philosophiquement, l’instant présent, pourtant, n’existe pas. Il est plutôt une zone de recouvrement entre un passé qui continue et un avenir qui s’amorce. Il n’y a jamais vraiment de rupture. La pandémie ne va pas transformer le système international mais plutôt accélérer certaines tendances qui étaient déjà à l’œuvre. La plus fondamentale d’entre elles, qui existe depuis la fin du XXe siècle, est la compétition sino-américaine. Tout le reste tourne autour de cet axe central, même la Russie de Vladimir Poutine. Ce fait majeur a été accentué d’abord par l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, puis par la pandémie.

Pensez-vous que la Chine et les États-Unis risquent un conflit armé?

C’est une question fondamentale, qui fait référence à ce que le politologue américain Graham Allison appelle le «piège de Thucydide» et qui veut que, historiquement, quand un système international est brusquement déstabilisé par l’émergence d’une grande puissance, cela se termine très souvent par une guerre. Je pense néanmoins que ce ne sera pas le cas à court terme, car personne ne le veut. Le seul danger concret est lié à Taïwan. Toutes les dynasties chinoises ont été basées sur un principe, ne jamais céder un pouce du territoire national. Alors oui, si Taïwan prenait une décision brutale et déclarait son indépendance, les autorités chinoises seraient, je pense, prêtes à prendre des risques considérables. Pour le reste, les Chinois ne sont pas encore prêts.

Quand le seront-ils?

Les réformes initiées par Deng Xiaoping à partir de 1979 me font penser à l’ère Meiji au Japon dans les années 1860. Les Chinois appliquent les mêmes règles. Lorsque les Occidentaux ont pris position en Extrême-Orient et en Asie de l’est pour y développer leur commerce, ils l’ont fait par la diplomatie de la canonnière, c’est-à-dire par le feu et le sang, en humiliant la Chine. Hongkong a été attribué à l’Angleterre dans le cadre d’une défaite chinoise. Les Japonais avaient compris qu’en restant immobiles ils perdraient face aux Occidentaux. Ce fut le génie des réformes Meiji: d’abord, épouser temporairement les Occidentaux pour apprendre d’eux. Puis, les dépasser sur leur propre terrain. C’est ce que sont en train de faire les Chinois. Mais dans le Japon d’hier comme dans la Chine d’aujourd’hui, il faut un environnement international paisible pour assurer le développement économique. La Chine affiche désormais sa volonté de puissance. Mais son objectif est 2049. Elle n’est pas prête à un conflit. Elle n’est pas encore l’égale des États-Unis.

Je serai vraiment inquiet pour l’Europe si un jour les populismes, après avoir beaucoup progressé en Europe, se développent à leur tour en Allemagne, à tel point qu’on puisse envisager l’élection d’un équivalent de Marine Le Pen

Thierry de Montbrial

Dans quelle direction voyez-vous partir les États-Unis?

L’image des États-Unis a été écornée pendant la crise. Malgré cela, Donald Trump conserve de fortes chances d’être réélu. Mais les États-Unis ont un tel problème identitaire que je n’exclus pas une crise majeure dans les dix ou vingt ans qui viennent. La tendance du «repli américain» se poursuivra. Il ne faut pas non plus s’attendre à des changements importants au sein de l’Otan, qui existe encore trente ans après la disparition de l’URSS parce qu’elle est la seule organisation politique qui unisse encore les États-Unis et l’Europe. Aux yeux des Américains, elle continuera d’être un instrument des puissances dans le cadre de la concurrence avec la Chine. Aujourd’hui, la question russe est devenue secondaire. Elle n’est plus qu’un épouvantail indispensable pour maintenir l’Otan en vie sans avoir besoin de mentionner la Chine.

L’UE est-elle menacée de désagrégation?

Si l’UE a résisté jusqu’ici à de si nombreuses crises, c’est parce que dans les moments de vérité, les minuits moins cinq qu’adore Angela Merkel, il y a toujours une réaction de survie. C’est dans ces moments qu’on prend conscience que la destruction de l’UE serait une catastrophe pour tous ses membres et même pour le monde entier. C’est dans ces moments-là qu’on retrouve les évidences, comme le couple franco-allemand, comme on vient de le voir la semaine dernière. Je serai vraiment inquiet pour l’Europe si un jour les populismes, après avoir beaucoup progressé en Europe, se développent à leur tour en Allemagne, à tel point qu’on puisse envisager l’élection d’un équivalent de Marine Le Pen. On n’en est pas là et pour l’instant, je ne vois pas de danger immédiat.

Quel avenir pour les organisations internationales?

C’est une question fondamentale car elle est au cœur du multilatéralisme. Qu’est-ce que le multilatéralisme, sinon une méthode de négociations qui s’appuient sur des organisations, afin que le long terme ne passe pas à la trappe et que les décisions prises soient suivies d’effet? La question est au cœur du débat, mais bien souvent, on la pose mal. On fait comme si le multilatéralisme avait existé sur le plan mondial, ce qui n’est pas le cas. Il a été mis en place par les États-Unis après 1945 pour structurer l’ordre américain. Le multilatéralisme a donc été fondamentalement occidental. À mesure que la Chine a commencé à se développer, elle a voulu faire évoluer les règles de décision dans les organisations internationales. C’est ce que font tous les nouveaux entrants dans un système. La montée de la Chine a provoqué des jeux de puissance et des conflits d’intérêts pour la répartition du pouvoir. Le Covid-19 a été l’occasion d’une prise de conscience. Aujourd’hui, c’est le moment de vérité.

Les Occidentaux, au prix d’un sacrifice, vont-ils admettre que le monde doit faire l’objet d’une gouvernance organisée, mais pas seulement dans un camp? Si la proposition est rejetée pour des raisons idéologiques, l’alternative sera celle d’un monde très interdépendant mais non organisé, dans lequel les conflits peuvent dégénérer, très vite, notamment au niveau économique. Mais pour conclure sur une note plus optimiste, je dirais que l’idée majeure de la construction européenne était basée sur le fait que tout le monde avait peur d’aller dans le fossé. Une pandémie, c’est un peu pareil, ça secoue tout le monde. Or, comme dit un proverbe africain: «Celui qui voit une panthère et celui qui entend parler d’une panthère ne court pas à la même vitesse».