Les tensions avec l’Iran s’imposent à l’Assemblée générale de l’ONU (Allan Kaval & Marc Semo – Le Monde)

Une entrevue entre le président américain Donald Trump et son homologue iranien Hassan Rohani, cette semaine à New York, semble compromise.

La question iranienne va dominer les travaux de l’Assemblée générale des Nations unies (ONU) qui s’ouvre lundi 23 septembre. Les chefs d’Etat et de gouvernement – ou au moins les ministres des affaires étrangères – des 193 Etats membres vont converger à New York à l’occasion de ce grand rendez-vous annuel de la diplomatie mondiale.

« Je ne pense pas qu’il y ait aujourd’hui de menace plus sérieuse pour la paix et la sécurité dans le monde que celle du Golfe. C’est clairement un domaine dans lequel le Conseil de sécurité a un rôle essentiel à jouer », a rappelé le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres.

« Il y a l’urgence de tenter d’amorcer un processus de désescalade avec un relâchement de la pression maximale des Etats-Unis sur l’Iran et le relâchement de la stratégie de résistance maximale de Téhéran », souligne l’Elysée, assurant que ce sera l’une des priorités d’Emmanuel Macron à New York, qui rencontrera aussi bien le président américain Donald Trump que son homologue iranien Hassan Rohani.

L’attaque imputée à l’Iran, le 14 septembre, des installations pétrolières saoudiennes du géant du pétrole Aramco laisse cependant bien peu d’espoir qu’une rencontre entre Donald Trump et Hassan Rohani se matérialise.

« Un acte de guerre »

L’idée n’en était pas moins sur la table, évoquée déjà lors du sommet du G7 à Biarritz, fin août, quand le ministre iranien des affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, était arrivé en invité surprise en marge de la rencontre. Il n’y avait certes eu aucune rencontre avec un représentant américain, mais Donald Trump, à la fin du sommet, avait affirmé être prêt à rencontrer, à New York, Hassan Rohani, lors de l’Assemblée générale de l’ONU.

Le principe d’une rencontre bilatérale, voulue par la partie américaine, a finalement été abandonné du fait du refus des autorités iraniennes. On n’excluait pas, en revanche, l’hypothèse d’une réunion plus large impliquant, face au président iranien, les dirigeants des pays membres permanents du Conseil de sécurité (Etats-Unis, Royaume-uni, France, Russie, Chine) et de l’Allemagne.

Le retrait des Etats-Unis de l’accord du 14 juillet 2015, mettant sous contrôle international et gelant le programme nucléaire de Téhéran, et le rétablissement de leurs sanctions – elles ont encore durci en mai –, ont précipité la crise actuelle, avec l’arraisonnement de pétroliers dans le détroit d’Ormuz, le désengagement gradué par la République islamique de certains des points de l’accord de 2015 et la reprise d’un enrichissement de l’uranium au-delà du seuil autorisé de 3,67 %.

« Nous souhaitons une résolution pacifique », a déclaré le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo

La frappe sur Aramco a encore compliqué la donne. Washington et Riyad ont imputé l’attaque à l’Iran, qui nie toute implication. Les frappes ont été revendiquées par les rebelles houthistes, un mouvement armé soutenu par Téhéran qui contrôle les territoires les plus peuplés du Yémen, et qu’une coalition sous commandement saoudien combat depuis 2015.

Mais Washington, tout en dénonçant « un acte de guerre », évite la surenchère. « Nous souhaitons une résolution pacifique », a ainsi déclaré le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo, en visite dans le Golfe. Toutefois, si elle semble vouloir négocier, l’administration Trump développe une stratégie pour le moins illisible.

Le président américain a bien annoncé des sanctions, vendredi, contre la banque centrale et le fonds souverain iraniens, mais l’hésitation à mener des représailles le décrédibilise vis-à-vis de ses alliés du Golfe et passe pour de la faiblesse aux yeux de Téhéran.

En même temps, l’administration Trump refuse toujours de revenir, même en partie, sur le durcissement des sanctions décidé en mai, avec la fin des exemptions qui permettaient à huit pays dont la Chine, le Japon et l’Inde, de continuer à se fournir en brut iranien, provoquant l’effondrement des exportations du pays, avec moins de 200 000 barils par jour – au lieu d’un million en début d’année. Téhéran exige un retour au statu quo antérieur ou, au moins, un allégement des sanctions comme préalable à toute discussion.

Diviser les Occidentaux

Emmanuel Macron avait tenté, dès juin, de se poser en médiateur entre Washington et Téhéran. « Les paramètres pour une négociation sont là ; la levée des sanctions en échange d’un retour de l’Iran à ses engagements dans l’accord de 2015 », souligne l’Elysée, tout en reconnaissant qu’« on ne force pas à négocier ceux qui ne veulent pas négocier ».

Les autorités françaises avaient notamment proposé, fin août, l’ouverture au profit de Téhéran d’une ligne de crédit de 15 milliards de dollars (13,6 milliards d’euros), garantie sur les ventes de pétrole et équivalant à trois mois d’exportation, afin de donner une bouffée d’oxygène à une économie iranienne au bord de l’effondrement. Le président français s’investit d’autant plus dans ce dossier crucial que, depuis le début, la France a joué un rôle clé, y compris dans la négociation de l’accord de 2015.

Pour Téhéran, il y avait toutefois peu à attendre directement des efforts français. Toute manifestation de bonne volonté mise à part, ni Paris ni les Européens n’ont les moyens de soulager économiquement l’Iran sans l’assentiment américain. Et, à Washington, Donald Trump n’a pas l’intention de laisser le président français trop prendre la lumière dans une séquence diplomatique aussi sensible.

Toutefois, pour l’Iran, participer à ces négociations ébauchées par Paris et condamnées à l’impasse ne peut que s’avérer payant, car Téhéran a ainsi réussi un de ses objectifs majeurs : susciter une certaine division parmi les Occidentaux.

Le départ du « faucon »

Cette stratégie s’est également révélée efficace au sein même de l’administration américaine. En faisant monter la pression sur la scène régionale, l’Iran a précipité la rupture entre Donald Trump, hostile à une guerre, et son conseiller à la sécurité nationale, John Bolton.

La démission du « faucon » de la Maison Blanche, que la République islamique perçoit comme la tête pensante de la stratégie de pression maximale américaine, a été accueillie à Téhéran comme une victoire. Dans la perspective iranienne, elle s’ajoute au renoncement de dernière minute de Donald Trump à déclencher des frappes contre la République islamique, après que l’Iran a abattu, le 20 juin, un drone américain présenté par les autorités comme ayant survolé son territoire.

C’est donc avec une relative confiance que l’Iran a pu accentuer sa pression sécuritaire, revers nécessaire de ses efforts diplomatiques. La déstabilisation du détroit d’Ormuz avait fait frémir les prix du pétrole, mais pas suffisamment pour que Téhéran soit pris au sérieux. L’attaque sur les installations d’Aramco a joué ce rôle.

« Il n’y a rien de plus dangereux que quelqu’un qui n’a rien à perdre », se plaît-on à répéter côté iranien. Sur la chaîne d’information américaine CNN, le ministre iranien des affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, a déclaré jeudi que toute réponse militaire américaine ou saoudienne contre l’Iran à la suite des frappes – le point culminant à ce stade de la stratégie d’escalade de Téhéran – déclencherait une « guerre totale ».

Se montrer prêt à entraîner la région dans un conflit susceptible de faire grimper le prix à la pompe pour l’électeur américain à la veille de la présidentielle, tout en se disant ouvert à un apaisement, mais seulement à ses propres conditions : la stratégie est risquée et elle semble avoir jusqu’ici payé. Mais jusqu’à quand ?

L’Iran veut faire croire au monde que le coût d’une confrontation massive serait bien plus grand pour ses adversaires que pour lui et, en maniant la peur de la guerre, pousser, à New York, la diplomatie mondiale dans ses retranchements.