Tensions dans le Golfe : « Trump et l’ayatollah Khamenei ont assuré qu’ils ne voulaient pas la guerre » (Alain Frachon – Le Monde)

Alain Frachon, chroniqueur au « Monde », a répondu aux questions des internautes sur les conséquences des attaques du début de la semaine dans le golfe Arabo-Persique et la pression des Américains sur l’Iran.

Les Etats-Unis ne cessent d’accélérer leur politique de « pression maximale » contre l’Iran au risque de multiplier les tensions au Proche-Orient. Ainsi, Washington a rappelé mercredi 15 mai son personnel diplomatique non essentiel en Irak, en invoquant une « menace imminente » en « lien direct » avec l’Iran. Les Américains ont en outre renforcé leurs moyens militaires dans la région, avec notamment l’envoi d’un porte-avions et de missiles Patriot.

L’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis ont, de leur côté, dénoncé des « actes de sabotage », dimanche contre quatre navires pétroliers dans le Golfe. Mardi, des frappes de drones revendiquées par les rebelles houthistes du Yémen, alliés de l’Iran, ont endommagé des installations pétrolières saoudiennes.

En avril, Washington avait annoncé le classement des gardiens de la révolution, chargés de protéger le système de la République islamique, sur sa liste des « organisations terroristes internationales ».

Jeo : Pourquoi ce regain de tensions ?

Alain Frachon : Depuis qu’il a retiré les Etats-Unis de l’accord de juillet 2015 sur le contrôle du programme nucléaire iranien, Trump a remis en place, unilatéralement et en violation de cet accord, un régime de sanctions économiques de plus en plus sévère contre la République islamique.

Mais le 22 avril, Trump est passé à la vitesse supérieure, ouvrant ainsi la phase d’extrêmes tensions que l’on connaît dans le Golfe. Ce 22 avril, il a décidé de supprimer le régime d’exemptions qui permettait à huit pays, notamment la Chine et l’Inde, de continuer à acheter du pétrole iranien. Il s’agit d’empêcher l’Iran d’exporter une seule goutte de pétrole et ainsi de l’asphyxier financièrement. Toute société étrangère qui achèterait du pétrole en Iran, directement ou indirectement, prend ainsi le risque de tomber sous le coup de sanctions américaines, particulièrement si l’opération se fait en dollars.

Quelques jours plus tard, se fondant sur des informations de source israélienne, les Etats-Unis ont fait état de menaces iraniennes contre les forces américaines déployées dans la région – essentiellement les 5 000 soldats américains basés en Irak. Washington décidait alors l’envoi du porte-avions Abraham-Lincoln dans la région, le déploiement de bombardiers B-52 sur une base américaine en Irak, d’une batterie de missiles Patriot, cependant que le New York Times faisait état de plans du Pentagone pour envoyer 120 000 hommes au Moyen-Orient.

Simultanément, les Saoudiens révélaient que quatre pétroliers avaient été endommagés dans le port de Foujeyra à la sortie du détroit d’Ormuz. Enfin, la milice yéménite rebelle houthiste revendiquait le tir de drones sur des installations pétrolières saoudiennes, lesquelles furent peu touchées. C’est cette séquence commencée le 22 avril qui explique la montée de la tension dans le golfe Arabo-Persique.

Cyril : Avons-nous des preuves tangibles concernant les quatre incidents sur les bateaux ? A part une photo du bateau norvégien, nous n’avons pas eu grand-chose pour vérifier ces infos.

A. F. : Vous avez raison. Il y a bien peu de preuves tangibles concernant les attaques contre les quatre bateaux. Et l’on peut imaginer que cet ensemble d’informations confuses participe de manipulations diverses pour faire monter la tension dans le Golfe.

Cyrus : Selon vous, les sanctions et intimidations peuvent-elles faire bouger les choses en Iran ?

A. F. : Oui, dans une certaine mesure. L’embargo sur le pétrole et le gaz iraniens diminue les ressources dont dispose l’Iran pour financer sa présence militaire en Syrie, ses alliés du Hezbollah libanais et certaines milices arabes irakiennes. Autrement dit, les sanctions peuvent conduire l’Iran à singulièrement diminuer sa présence politico-militaire dans le monde arabe. Ce qui est ici en jeu, c’est le rapport de forces au sein des différents camps qui se partagent le pouvoir à Téhéran : les durs voudront maintenir le dispositif iranien à l’étranger le plus possible et le plus longtemps possible. Pour le moment, la politique iranienne de Trump favorise le camp des durs à Téhéran, même si le pays traverse une situation économique et sociale des plus difficiles.

La difficulté de la politique des sanctions menée par Washington est qu’elle est animée par deux hommes, le secrétaire d’Etat Mike Pompeo et le chef du conseil de sécurité de la Maison Blanche, John Bolton, qui ne cachent pas leur ambition : obtenir la capitulation de la République islamique, autrement dit, un changement de régime à Téhéran.

De son côté, Trump appelle les dirigeants iraniens à négocier – sur leur programme nucléaire, leur arsenal de missiles balistiques et la présence politico-militaire de l’Iran dans le monde arabe. Il y a ainsi deux discours américains, ce qui rend difficile l’ouverture d’un dialogue entre Téhéran et Washington. Les signaux américains sont difficiles à interpréter du côté iranien.

Gabriel : Les Etats-Unis sont sortis unilatéralement de l’accord sur le nucléaire, ont remis unilatéralement leurs sanctions. Peuvent-ils intervenir unilatéralement ou ont-ils besoin d’un mandat de l’ONU si jamais l’Iran accélère le développement d’une arme nucléaire ?

A. F. : Jusqu’à présent, l’Iran a toujours respecté l’accord de Vienne de 2015 sur le contrôle de son arme nucléaire. Les signataires de l’accord autres que les Etats-Unis, c’est-à-dire la Chine, la Russie et les Européens, exhortent Téhéran à continuer d’observer les termes de l’accord de Vienne et à ne pas céder à la tentation de répliquer à Trump en se dégageant progressivement dudit accord.

Si l’Iran reprenait le chemin d’une arme nucléaire, il risquerait de se trouver confronté à l’hostilité unanime du Conseil de sécurité de l’ONU, comme cela est arrivé à Téhéran durant les années passées, avant 2015. L’Iran est signataire du traité sur la non-prolifération et, au regard de l’ONU, il est lié par des engagements très précis. S’il décidait d’en sortir, il deviendrait une puissance nucléaire « sauvage » – comme Israël, la Corée du Nord, l’Inde et le Pakistan. Il prendrait alors le risque d’être traité en paria par une partie de la communauté internationale. En clair, le fait que les Etats-Unis aient agi en violation de l’accord de Vienne n’exonère pas les Iraniens de leurs obligations en matière de non-prolifération de l’arme nucléaire.

K2 : Allons-nous assister à un nouveau conflit d’envergure dans le Golfe ?

A. F. : Ces dernières quarante-huit heures, Trump et l’ayatollah Khamenei, le Guide suprême iranien, ont assuré qu’ils ne voulaient pas la guerre. Trump, qui a dénoncé l’engagement américain en Irak, a été élu pour désengager les Etats-Unis du Moyen-Orient, pas pour se lancer dans une nouvelle aventure. Khamenei, vieillissant, n’a pas non plus intérêt à se lancer dans la guerre alors que son pays est déjà engagé en Syrie et a encore en mémoire les huit années de confrontations terribles entre l’Iran et l’Irak de 1980 à 1988.

Mais dans ce genre de situation, un accident, une provocation peut déclencher une escalade aboutissant à un conflit armé difficile à maîtriser dès lors qu’il s’agit pour chacun des protagonistes de ne pas perdre la face. D’autant que l’on peut imaginer que certains acteurs dans cette affaire peuvent être tentés d’agir pour leur compte. Dans un camp comme dans l’autre, aux Etats-Unis comme dans le Golfe, il y a des éléments qui peuvent pousser à l’affrontement.

L’ONU cherche à préserver le Yémen des tensions régionales. Les houthistes ont retiré leurs forces du port d’Hodeïda, mais ont mené dans le même temps des frappes de drones en Arabie saoudite.

AM : Quels sont les soutiens de l’Iran dans la région qui pourraient potentiellement les aider militairement ?

A. F. : Dans la région d’Ormuz, l’Iran n’a pas de vrais alliés militaires. La seule alliance envisageable pourrait être avec la milice houthiste du Yémen. Mais celle-ci, si elle a été entraînée et équipée partiellement par l’Iran, n’obéit aucunement à la République islamique. Elle défend ses propres intérêts de manière indépendante.

Dans l’ensemble du Moyen-Orient, l’Iran peut en revanche s’appuyer sur les milices arabes chiites qui lui sont proches au Liban comme en Irak et en Syrie. On est loin du théâtre des opérations mais les forces américaines déployées en Irak peuvent être une cible pour ces milices pro-iraniennes.

N’To : Quel peut être le poids de la Russie et de la Chine en cas d’escalade entre l’Iran et les Etats Unis ?

A. F. : La Chine et la Russie entretiennent des relations très proches et assez denses avec l’Iran – relations militaires, économiques et politico-diplomatiques. La Chine est le premier importateur de pétrole iranien. La Russie est peu touchée par les sanctions. Quant aux grandes compagnies chinoises, elles agissent comme leurs homologues européennes : entre le marché iranien et la possibilité de perdre l’accès au marché américain, elles n’hésitent pas une seconde. Ce qui fait que l’Iran, face aux sanctions américaines, se retrouve relativement isolé.

L’Union européenne a bien imaginé un système permettant de contourner l’embargo américain, mais c’est une disposition d’ampleur très limitée. Si la situation devait dégénérer sur le plan militaire entre Américains et Iraniens, les Etats-Unis disposeraient de leurs alliés régionaux, notamment l’Arabie saoudite, mais l’on voit mal les Chinois ou les Russes s’impliquer autrement que sur le plan politico-diplomatique. On est là dans un scénario extrême à propos duquel il est difficile de spéculer.