Téhéran se sent assiégé par les nouveaux amis d’Israël dans le Golfe (Georges Malbrunot – Le Figaro)

DÉCRYPTAGE – Pour l’Iran, le rapprochement entre l’État hébreu et certains pays du Golfe n’augure rien de bon, notamment en matière d’espionnage dans la région.

Comme de nombreux Iraniens qui allaient régulièrement souffler quelques jours à Dubaï, Abolfaz est en colère. «Les Émirats arabes unis préfèrent leurs nouveaux amis israéliens aux Iraniens, seuls les hommes d’affaires iraniens sont désormais autorisés à aller à Dubaï, pas les touristes», regrette ce commerçant de Téhéran.

En août dernier, après un long concubinage et sous l’impulsion de l’Administration Trump, les Émirats et Israël ont normalisé leurs relations, ce qui a provoqué la ruée de plus de 100.000 Israéliens à Dubaï en quelques mois. La Fédération des Émirats arabes unis est devenue le premier État du Golfe persique à franchir le pas. Elle fut suivie dans la foulée par le petit archipel de Bahreïn, peuplé d’une majorité de chiites, la confession également majoritaire en Iran.

«Ces accords de normalisation ont changé la donne et les Iraniens en sont conscients», confiait récemment depuis Téhéran un diplomate européen.

La république islamique se sent encerclée par les alliés d’Israël, son ennemi juré. «Être soudainement voisin d’Israël, c’est dangereux pour nous», confirme Kanani Moghadam, un ancien cadre des gardiens de la révolution, l’unité d’élite en charge de la protection du régime. «Israël va renforcer ses bases d’espionnage dans la région».

Certes, avant même sa normalisation avec les Émirats, le Mossad israélien disposait de bases aux frontières de l’Iran. La région kurde irakienne d’Erbil entretient depuis longtemps des relations avec les services de renseignements israéliens. Bakou, en Azerbaïdjan, autre voisin de l’Iran, est également une station importante d’observation de la république islamique pour l’État hébreu. Mais avec les Émirats, une nouvelle brèche s’est ouverte. Et ce n’est probablement qu’une question de temps avant que le grand frère saoudien lui emboîte le pas, lorsque le prince héritier Mohammed Ben Salman succédera à son père, le roi Salman, âgé de 84 ans.

Guerre de l’ombre

«Les Émirats, l’Arabie, Bahreïn, le Qatar et Koweït sont des voisins de l’Iran avec lesquels nous tenons à avoir de bons rapports, explique Kanani Moghadam, mais nous avons une ligne rouge: s’ils offrent des bases militaires et d’espionnage au régime sioniste, ce rapport de voisinage sera détruit. Nous chercherons à attaquer ces nouvelles bases israéliennes», prévient l’ancien responsable des gardiens de la révolution, désormais dans les affaires.

Depuis des années, Israël et l’Iran se livrent une impitoyable guerre de l’ombre, ponctuée d’assassinats ciblés, d’infiltrations informatiques et de recours aux supplétifs de chaque camp. Fidèle à sa tactique de «deniability» (capacité à nier toute implication directe), l’Iran répond le plus souvent de manière asymétrique.

L’assassinat, en novembre, près de Téhéran, du scientifique et cadre du programme nucléaire Mohsen Fakhrizadeh, est le dernier épisode connu de cette guerre de l’ombre. «Cet assassinat n’a pas de valeur militaire, mais il en a davantage en termes de renseignement et psychologiquement», reconnaît Kanani Moghadam. Selon lui, «Fakhrizadeh n’a pas été tué par un officier israélien qui s’est infiltré en Iran, mais par des éléments travaillant pour le régime sioniste à l’intérieur du pays, comme les Moudjahidines du peuple», des opposants actifs à l’étranger.

Le Mossad israélien dispose de taupes jusqu’aux dignitaires détenteurs des plus lourds secrets au sein de la république islamique

Cette liquidation a toutefois montré que le Mossad – après avoir déjà pillé à Téhéran 55.000 pages de documents sur le programme nucléaire iranien – dispose de taupes jusqu’aux dignitaires détenteurs des plus lourds secrets au sein de la république islamique. «Nous ne renoncerons jamais face à l’infiltration de nos ennemis», jure Hussein Shariatmadari, le très conservateur patron du journal Kayan et proche du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, qui détient l’essentiel des pouvoirs en Iran. «Même si nous faisons face aux services de renseignements occidentaux depuis plus de quarante ans, nous devons être encore plus vigilants. Mais soyez sûr qu’Israël sera puni».

La suspicion iranienne va jusqu’à imposer aux touristes britanniques, canadiens et américains d’être accompagnés partout – et jusqu’au seuil de leurs chambres d’hôtels – par leurs «guides», une mesure à laquelle les autres touristes sont exemptés.

Pour Hussein Shariatmadari, la normalisation entre Israël et les Émirats serait presque une aubaine. «Tant mieux, fanfaronne-t-il, avec la proximité des Émirats, la revanche sera plus aisée. Nous pourrons viser deux objectifs en tirant une seule foisIsraël pourra certainement utiliser les Émirats pour agir contre nous. Mais c’est surtout de la propagande», ajoute-t-il, soulignant qu’entre les deux ennemis, la posture et la rhétorique sont omniprésentes dans la guerre des mots qu’ils se livrent, depuis des années.

Milices chiites en riposte

Quel intérêt aurait l’Iran d’attaquer Abu Dhabi ou Dubaï? «L’Iran ne posera jamais un problème à Dubaï», estime un diplomate dans la ville-monde, durement touchée, elle aussi, par la pandémie. «Dubaï était la capitale économique de l’Iran, ajoute-t-il. Aux belles années, il y avait 400.000 Iraniens, le chiffre certes a beaucoup diminué, mais Dubaï sert encore de plateforme pour que l’Iran exporte des produits sous sanctions, et pas que du pétrole, mais aussi de l’acier. Et il reste deux banques iraniennes à Dubaï, toujours sous licence émiratie, liées aux gardiens de la révolution, qui continuent d’opérer». Bref, Téhéran y regardera à deux fois avant de frapper la poule aux œufs d’or. D’autant que les Émirats, qui viennent d’adresser un message de félicitations à Téhéran pour le 42e anniversaire de la révolution qui renversa le Shah, continuent de discuter avec l’Iran, Abu Dhabi ne souhaitant absolument pas un débordement armé du conflit sur le nucléaire.

Pour contrer la menace israélienne à ses frontières, et plus largement américaine, l’Iran recourt plutôt à ses relais en Irak, au Liban et au Yémen. L’offensive actuelle des rebelles yéménites Houthistes contre leurs ennemis soutenus par l’Arabie, ainsi que la multiplication des attaques en Irak contre des intérêts américains montrent que ces relais font monter la pression sur Washington, alors que l’Iran et les États-Unis cherchent à renouer sur le nucléaire.

Au-delà, l’ouverture d’une longue route, reliant l’Iran au Liban via l’Irak et la Syrie à travers ce que Téhéran appelle «l’Axe de la résistance» à Israël et aux États-Unis, reste un objectif. Une voie terrestre, protégée par des bases militaires aux mains de milices alliées de l’Iran, près de la frontière irako-syrienne, ou en Syrie, près d’al-Qusayr, non loin de la frontière libanaise.

Face à Israël, en Syrie notamment – même si l’Iran ou ses relais subissent de lourdes pertes consécutives à des frappes de l’aviation de l’État hébreu – la constitution de bases pro iraniennes demeure, là encore, une priorité. «Israël est obligé de construire des murs tout autour de son territoire», sourit Hussein Shariatmadari.