En Syrie, Trump contre l’Iran

Par Le Monde


Les Etats-Unis ne veulent pas laisser les Iraniens s’implanter durablement dans le pays. La bataille qui a lieu dans la zone sud et est ajoute au chaos guerrier ambiant, explique, dans sa chronique hebdomadaire, Alain Frachon, éditorialiste au « Monde ».

CHRONIQUE. Il manquait à la Syrie une nouvelle « petite » guerre. Elle arrive. Elle pourrait façonner l’avenir de ce malheureux pays et celui de la région. Elle oppose les Etats-Unis de Donald Trump à la République islamique d’Iran : en gros, les Américains veulent empêcher les Iraniens de s’implanter durablement en Syrie.

La bataille a lieu dans le sud et l’est de la Syrie, parallèlement aux combats menés pour bouter les djihadistes de l’organisation Etat islamique (EI) hors de Rakka et, en Irak, hors de Mossoul. Elle ajoute au chaos guerrier ambiant cette touche particulière : dans l’affaire, les Etats-Unis et la Russie sont sur le terrain – et dans des camps opposés. La zone concernée est une longue bande désertique qui court, sur des centaines de kilomètres, à partir de la frontière syro-jordanienne puis tout le long de la frontière avec l’Irak, enfin remonte cap nord au fil de l’Euphrate.

C’est là, côté syrien, au bord de l’antique voie d’eau, dans des localités misérables, que l’EI tient ses dernières positions après Rakka, en voie d’être totalement reprise aux hommes en noir. C’est là, au bord du fleuve toujours, mais côté irakien, que fuient les djihadistes de l’EI chassés de Mossoul et qui entendent mener une longue guérilla dans les villages alentour.

Dernières cartouches au nom de feu le « califat » d’Abou Bakr Al-Baghdadi ? De part et d’autre de la frontière irako-syrienne, la vallée de l’Euphrate devient le lieu d’un affrontement décisif autour de cette question-clé : qui va contrôler les zones reprises à l’EI ? En Irak, le gouvernement central, hésitant mais bel et bien là, peut y prétendre, avec le soutien, bon gré mal gré, de toutes les parties concernées.

« Corridor chiite »

Ce n’est pas le cas en Syrie où le régime de Damas, s’il contrôle tout l’ouest, et notamment les grandes villes, ne tient qu’avec l’appui des Russes, des Iraniens et des milices arabes de ces derniers. Avec « ses » chiites – le Hezbollah libanais, des milices irakiennes et aussi afghanes –, la République islamique s’est forgé une sorte de bras armé au service de son expansion locale. De l’avis même des militaires russes, l’armée syrienne n’est plus capable de contrôler tout le pays. Comprendre : l’Iran, par milices interposées, va, là où l’EI sera chassé, déployer autant de points d’appui armés dans la région.

Pas question, disent les Etats-Unis. Washington a ses protégés sur le terrain, pour l’essentiel regroupés dans les Forces démocratiques syriennes – FDS, principalement des Kurdes syriens du PYD et quelques unités arabes locales. En principe, il reviendra à ces dernières de prendre Rakka en charge, avec l’aide, rapporte le New York Times, d’une dizaine de conseillers civils du département d’Etat pour relancer l’administration de la ville. Chaque fois que l’US Air Force estime les FDS menacées par l’avancée des milices pro-iraniennes, elle intervient : entre fin mai et début juin, deux drones iraniens armés abattus ainsi qu’un bombardier syrien.

Les Etats-Unis ne veulent pas laisser l’Iran installer ce qu’on appelle son « corridor chiite ». Il passe par là, justement. Il est destiné à relier Téhéran à Beyrouth, via l’Irak et la Syrie. L’ambition de Téhéran serait de substituer la route au transport aérien pour acheminer son aide militaire à ses milices arabes. La Jordanie et Israël, concerné plus à l’ouest, sur le plateau du Golan, ont prévenu : à leurs frontières avec la Syrie, eux non plus ne toléreront pas la présence de milices pro-iraniennes.

Le cœur du conflit est là : une bataille concernant, à tort ou à raison, l’expansion de la théocratie chiite iranienne en terre arabe. Chef de file régional du monde arabe sunnite, l’Arabie saoudite et ses alliés du Golfe sont mobilisés. A Riyad, le prince héritier, Mohammed Ben Sultan, le plus radicalement anti-iranien de la maison Saoud, monte en puissance. Il s’estime renforcé par le soutien sans réserve qu’il reçoit du président Trump – mais pas du secrétaire d’Etat, Rex Tillerson.

Le président américain a érigé l’Iran en facteur numéro un de l’état de déstabilisation avancée du Moyen-Orient. En gros, Américains, Arabes et Israéliens se font à l’idée des Russes en Syrie. Après tout, Moscou est depuis plus d’un demi-siècle l’allié du régime de Damas. C’est une légitimité. Mais personne ne veut de l’Iran (ou de ses affidés arabes), du moins de la faction dure de la République islamique, celle qui croit dans les mérites d’une influence impériale et proclame volontiers que la Syrie est « la 35e » province de l’Iran… Entre leur statut retrouvé de puissance régionale et l’alliance étroite qu’ils ont nouée avec les Iraniens, les Russes devront choisir.