La Syrie, théâtre de nouvelles guerres entre puissances régionales

Israéliens et Turcs interviennent de plus en plus sur le sol syrien pour peser sur l’issue du conflit.

Empêcher les Kurdes d’être autonomes dans le nord de la Syrie. Et au sud, contrer l’avancée de l’Iran et de ses satellites. Maintenant que Daech a été vaincu territorialement dans l’est du pays, les conflits les plus inquiétants par leurs risques de débordements n’opposent pas Bachar el-Assad à ses opposants, mais des puissances régionales ou des voisins de la Syrie, soucieux de garantir leurs intérêts sécuritaires, d’ici à la fin de la guerre.

Sept ans après le début des violences, le conflit a muté. Des guerres dans la guerre sont apparues, dont les vainqueurs pourraient être la Russie, incontestable maîtresse du terrain

Autour de l’enclave d’Afrine, dans le Nord-Ouest syrien, depuis quatre semaines, des bombardements turcs visent à éradiquer les infrastructures militaires des Kurdes du PYD, tandis qu’au sud, les récentes attaques de l’aviation israélienne montrent que l’État hébreu refuse que le Hezbollah et l’Iran s’y installent durablement pour ouvrir un second front, après le Sud-Liban. Sept ans après le début des violences, le conflit a muté. Des guerres dans la guerre sont apparues, dont les vainqueurs pourraient être la Russie, incontestable maîtresse du terrain, et Bachar el-Assad, qui apparaît, à court terme du moins, comme un moindre mal pour Ankara et Tel-Aviv.

Samedi, aux premières heures de la journée, on a frôlé une nouvelle guerre régionale, lorsqu’un drone iranien décolla de la base T4 dans le centre de la Syrie. Une imitation d’un drone américain RQ Modèle 170, tombé en Iran en 2011. L’avion sans pilote fut neutralisé 90 secondes seulement après son entrée au-dessus du territoire israélien. En riposte, huit avions de Tsahal frappèrent de nombreuses cibles en Syrie. Mais contrairement à ce qui se passait jusque-là, les appareils israéliens furent accrochés par une vingtaine de missiles. Pour la première fois depuis 1982, Tsahal perdit un avion F-16. Aussitôt Damas et son allié libanais du Hezbollah chantèrent la fin de l’invincibilité aérienne israélienne.

«Le message était fort»

L’État hébreu est-il tombé dans le piège tendu par ses ennemis iraniens pour redéfinir les règles d’engagement israélien chez son voisin syrien? Les stratèges de Tsahal s’en défendent. La promptitude avec laquelle Damas riposta s’expliquerait par une décision prise au plus haut niveau par les dirigeants russes, iraniens et syriens. Désormais, la violation de la souveraineté aérienne syrienne ne resterait plus impunie.

Des troupes russes se trouvaient non loin de la base T4. Samedi soir, furieux, Vladimir Poutine téléphona à Benyamin Nétanyahou. «Les Russes auraient pu empêcher le lancement du drone iranien, mais ils ont choisi de ne rien faire. Leur message était fort, et on l’a entendu», confia un haut responsable militaire israélien au journaliste israélien Ronen Bergman, cité dans le New York Times. Selon Bergman, l’appel entre Poutine et Nétanyahou permit d’éviter d’autres ripostes israéliennes.

«À partir de 2016, les Israéliens demandèrent aux Américains et aux Russes que les milices chiites pro-iraniennes ne puissent s’approcher à moins de 60 km de la frontière nord de l’État hébreu»

Elizabeth Tsurkov, chercheuse

Depuis septembre, l’engagement israélien s’est accru en Syrie. Au-delà des frappes contre des convois d’armes du Hezbollah, non loin de la frontière avec le Liban, des raids israéliens visent désormais des cibles en profondeur du territoire contre des bases militaires du régime qui abritent des agents iraniens ou pro-iraniens. L’État hébreu en est arrivé à la conclusion que ni les Russes, ni les Américains ne voulaient repousser les menaces iraniennes sur sa frontière nord.

«À partir de 2016, les Israéliens demandèrent aux Américains et aux Russes que les milices chiites pro-iraniennes ne puissent s’approcher à moins de 60 km de la frontière nord de l’État hébreu», souligne la chercheuse Elizabeth Tsurkov, basée en Israël. Selon elle, «Moscou ne s’engagea seulement, et à titre temporaire, que sur une non-présence de combattants étrangers à moins de 5 à 7 km d’Israël». Les attaques répétées d’Israël contre l’armée syrienne ont fini par irriter Moscou, qui donna son feu vert aux ripostes d’Assad.

Soutien d’Israël

Un autre changement s’est produit dans le sud de la Syrie. Des rebelles ont reconnu qu’Israël avait accru son soutien auprès d’eux. Soutien en armes, munitions et argent pour s’en procurer sur le marché noir. Au moins sept factions en profitent, dont Liwa Foursan al-Jolan et Firqat Ahrar Naawa. Des rebelles aidés par la CIA jusqu’à ce que Donald Trump ferme, fin 2017, le Military Operations Command d’Amman qui payait les salaires de milliers d’insurgés anti-Assad du Front Sud. Israël prit le relais, mais ses supplétifs échouèrent à éloigner les milices pro-iraniennes de sa frontière. Moscou en fut également irrité.

«Plus que le départ d’Assad, la priorité stratégique turque maintenant que Daech a été soumis, c’est d’empêcher l’émergence d’une zone autonome kurde dans le Nord»

Julien Barnes-Dacey, de l’European Council on Foreign Relations

Jusqu’au début de la révolte contre Assad en 2011, la frontière nord avec la Syrie fut la plus sûre d’Israël. Aujourd’hui encore, le régime syrien n’est pas perçu par l’État hébreu comme une menace directe, seulement sa dépendance à l’Iran. «Dans le débat qui agite le milieu sécuritaire en Israël, estime Mme Tsurkov, certains font valoir que la priorité est que le régime reprenne le contrôle du Sud, aussi longtemps que les pro-iraniens en seront écartés».

C’est dans des termes voisins que la Turquie analyse la situation dans le nord-ouest de la Syrie, où elle intervient militairement. «Plus que» le départ d’Assad, la priorité stratégique turque maintenant que Daech a été soumis, c’est d’empêcher l’émergence d’une zone autonome kurde dans le Nord», insiste Julien Barnes-Dacey, de l’European Council on Foreign Relations. Avant l’offensive turque, Ankara et Moscou se sont discrètement mis d’accord sur de nouvelles lignes de déconfliction.

Risque d’enlisement

L’opération turque permet à la Russie de réaliser trois objectifs, affiche sans détour la page Facebook du Centre de Hmeimimin en Syrie: «Affaiblir l’influence américaine en Syrie, pousser les Kurdes à négocier avec Damas et renforcer la coopération russo-turque.» Mais Moscou ne pourra atteindre ses buts que si l’offensive turque ne se transforme pas en une confrontation longue et élargie entre Ankara et les Kurdes syriens, comme celle qui oppose le PKK et les Turcs en Irak.

Ankara affiche une hostilité inégalée envers les États-Unis qui ont armé ses ennemis kurdes

Rien n’est moins sûr. Autour d’Afrine, les combattants kurdes résistent, et les exigences syriennes pour que Damas vole au secours des Kurdes sont encore inacceptables par ces derniers. Bref, le risque d’enlisement existe. D’autant que la Turquie veut aller plus à l’est, jusqu’à Manbij, où des troupes américaines sont stationnées, faisant planer le risque d’affrontements entre alliés.

Ankara affiche une hostilité inégalée envers les États-Unis qui ont armé ses ennemis kurdes. Avant d’arriver à Ankara jeudi, Rex Tillerson a cherché à apaiser les Turcs en affirmant depuis Beyrouth que les États-Unis n’avaient livré aucune arme lourde aux Kurdes. Mais Washington n’a pas l’intention de lâcher ses alliés kurdes syriens. En restant en Syrie, les États-Unis entendent empêcher que l’Iran, le Hezbollah et Damas sortent vainqueurs du conflit. Les récentes frappes américaines, tuant plusieurs dizaines de supplétifs d’Assad – parmi lesquels cinq employés russes d’une société de sécurité privée – sont un message clair, adressé aux milices pro-iraniennes et à la Turquie de ne pas s’aventurer trop près des 2000 soldats américains, déployés dans le Nord-Est syrien.