Pourquoi la Syrie est le théâtre d’affrontements entre Israël et l’Iran (Alexis Feertchak – Le Figaro)

L’État hébreu craint l’influence régionale de Téhéran et l’implantation de l’armée iranienne à proximité de ses frontières. Le conflit syrien est aussi l’occasion pour le Hezbollah, proche de la République islamique, d’opérer hors du Liban et de se rapprocher du plateau du Golan, zone tampon pour Israël.

C’est le plus grave incident sur le plateau du Golan depuis la Guerre des Six jours en 1967. Jeudi 10 mai au matin près de la frontière syrienne, les forces iraniennes ont tiré des roquettes contre des positions de l’armée israélienne, qui a répliqué en lançant des dizaines de missiles contre la Syrie.

Cette escalade entre l’Iran et Israël intervient dans un contexte régional tendu alors que, mardi, les États-Unis se sont retirés de l’accord de juillet 2015, qui prévoyait une levée des sanctions contre l’Iran en échange d’un arrêt de son programme nucléaire et que, dimanche, le Hezbollah, proche de l’Iran, a remporté les élections législatives au Liban.

Dans l’article ci-dessous, nous faisons le point pour comprendre pourquoi la Syrie devient le théâtre d’affrontement entre Israël et l’Iran.

● Le Golan, une zone tampon stratégique

En juin 1967, Israël s’oppose à trois États arabes – la Syrie, la Jordanie et l’Égypte – dans un conflit qui ne dure que six jours. L’État hébreu bat sèchement les armées adverses et occupe plusieurs territoires. D’abord Jérusalem-Est, Israël considérant la ville trois fois sainte comme sa capitale, ce que la communauté internationale ne reconnaît pas, contrairement aux États-Unis, depuis une décision de Donald Trump en décembre dernier. Ensuite la péninsule du Sinaï, rendue depuis à l’Égypte, et la bande de Gaza. Enfin, le plateau du Golan au nord-est, à la frontière avec la Syrie. Très proche du sud du Liban, cette zone occupée depuis lors par Israël était relativement calme jusqu’au début du conflit syrien en 2011.

Or, dans cette guerre qui oppose le gouvernement de Bachar al-Assad à une rébellion en majorité islamiste sunnite, l’Iran chiite est l’un des deux grands alliés de Damas. Cette alliance est dénoncée par Israël qui craint l’influence régionale de la République islamique, laquelle parraine le Hezbollah libanais, dont les hommes se battent en Syrie aux côtés de l’armée de Bachar al-Assad.

 Pour Israël, la menace du Hezbollah libanais en Syrie

Le Hezbollah, qui a par ailleurs remporté, dimanche dernier, les élections législatives au Liban, est opposé depuis des années à l’armée israélienne. Si Beyrouth n’a pas participé à la Guerre des Six jours, en revanche, ce petit pays situé au nord d’Israël a servi de base arrière à l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) de Yasser Arafat, qui menait ses attaques contre l’État hébreu depuis le territoire libanais. C’est ainsi qu’Israël a envahi en 1978 le Sud-Liban, qu’il a occupé jusqu’en 2000. Lancé en 1982 et parrainé dès le début par l’Iran, le Hezbollah est rapidement devenu la plus puissante des milices libanaises chiites, connue notamment pour ses tirs de roquettes contre Israël.

«Le Sud Liban était depuis les années 1970 la seule ligne de front entre le monde arabe et Israël. Maintenant, le Golan redevient une zone de confrontation», expliquait récemment auFigaro le géographe Fabrice Balanche, chercheur à la Hoover Institution de l’Université Stanford. En 2011, la guerre en Syrie a en effet représenté un tournant car, pour la première fois, le Hezbollah est sorti du seul cadre libanais en devenant l’un des principaux soutiens au sol de Bachar al-Assad. Avec les défaites des rebelles depuis l’intervention russe de 2015, l’armée syrienne, mais aussi les forces iraniennes et les milices chiites, à commencer donc par le Hezbollah, se rapprochent du plateau du Golan. «Ça inquiète énormément Tel-Aviv. Dès que les Iraniens ou les milices chiites arrivent à moins de 40 km du Golan, les Israéliens ouvrent le feu», assure Fabrice Balanche.

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● Le «corridor iranien» inquiète Tel-Aviv, Riyad, Washington

Pour les Israéliens, la guerre en Syrie ne concerne pas seulement son ennemi juré, le Hezbollah, et cette zone tampon qu’était le plateau du Golan. Il s’agit plus largement d’empêcher la constitution de ce qui est généralement nommé le «corridor iranien» ou le «croissant chiite». Ces expressions font référence à l’influence voire à la mainmise de l’Iran, grande puissance chiite du Moyen-Orient, sur un axe qui va de l’Irak au Liban en passant par la Syrie. Avec la guerre en Syrie, les forces iraniennes – notamment les soldats d’élite du Corps des Gardiens de la Révolution – se sont installées durablement en Syrie, au grand dam d’Israël, mais aussi des puissances sunnites du Golfe, notamment l’Arabie saoudite, et des États-Unis, opposés à l’Iran depuis la révolution islamique de 1979.

– Crédits photo : Service Infographie Le Figaro

L’Iran, allié à la Russie, se trouve ainsi opposé à un axe Washington, Riyad, Tel-Aviv. Au Yémen, dans une autre guerre moyen-orientale particulièrement sanglante, Iraniens et Saoudiens s’opposent indirectement, par rebelles interposés. Quant aux États-Unis, Donald Trump a montré une opposition virulente à l’Iran depuis sa campagne électorale, à contre-courant de la détente opérée par Barack Obama en 2015 avec l’accord nucléaire. Le retrait unilatéral américain, alors que l’AIEA a estimé que Téhéran respectait les termes de l’accord, traduit une volonté plus globale de Washington d’endiguer l’influence iranienne.

«Les Iraniens sont bien en train de construire leur corridor. Beaucoup d’officiels israéliens pensent que ça mènera inexorablement à un affrontement direct», expliquait, fin mars, Fabrice Balanche. «D’une certaine manière, Tel-Aviv préfère encore la menace d’un groupe armé comme le Hezbollah à celle d’un État constitué comme la Syrie, surtout si Damas permet à l’Iran de s’installer durablement à proximité des frontières d’Israël», poursuit l’universitaire.

Depuis plusieurs mois, l’escalade des tensions entre l’État hébreu et l’Iran s’accélère. Déjà, en mars, un chasseur F-16 israélien avait été abattu par des missiles antiaériens syriens alors que plusieurs de ces avions étaient entrés sur le territoire syrien pour frapper des cibles iraniennes en riposte à l’intrusion d’un drone sur le territoire d’Israël.