Syrie : la «réconciliation» au prix de l’effacement de la mémoire (Le Figaro)

Le régime de Bachar el-Assad, qui s’applique à effacer toute trace de la révolution pacifique du printemps 2011, ne conçoit le retour de ses ressortissants que s’ils sont «loyaux» à son égard.

Correspondante à Istanbul

«Réconciliation». C’est un mot amer pour les opposants syriens. Qu’ils soient déplacés ou réfugiés, ils font actuellement l’objet d’une offensive de charme du pouvoir, qui les invite à «revenir» chez eux. «Mais comment envisager la Syrie de demain tant que seule la “vérité officielle” a droit de cité et que toute voix discordante est étouffée?» s’emporte un dissident en exil.

Plus de sept ans après le début de la révolution, seul un Syrien sur deux vit encore chez lui. Partis sous la contrainte ou pour fuir la violence, la plupart de ces déracinés n’aspirent qu’à rentrer chez eux. Mais les conditions desdits «accords de réconciliation» proposés par Damas ne sont guère encourageantes. D’après le site d’information indépendant libanais Al-Modon, qui s’est procuré une copie du formulaire à signer, il est demandé à chaque personne de retour de s’engager à ne pas protester «en dehors des limites de la loi», à ne pas publier de contenu insultant les autorités et à coopérer avec les agents de sécurité. Les signataires doivent aussi dresser la liste de leur participation aux manifestations et fournir leurs informations personnelles (numéro de passeport et adresses courriel). D’après plusieurs témoins, des arrestations et des confiscations de passeport sont déjà en cours.

«Une Syrie avec 10 millions de personnes fiables, obéissantes envers ses dirigeants est bien meilleure qu’une Syrie composée de 30 millions de vandales»

Jamil al-Hassan, responsable des services de renseignement de l’armée de l’air syrienne

En fait, le régime s’en cache à peine: il ne conçoit le retour de ses ressortissants que s’ils sont «loyaux» à son égard. «Une Syrie avec 10 millions de personnes fiables, obéissantes envers ses dirigeants est bien meilleure qu’une Syrie composée de 30 millions de vandales», a ainsi crûment prévenu Jamil al-Hassan, le responsable des services de renseignement de l’armée de l’air.

«Le gouvernement d’Assad a commencé la reconstruction d’une Syrie fondée sur deux principes fondamentaux: une politique de tolérance zéro envers la contestation et l’absence complète de remords concernant les atrocités du passé», déplore l’avocate Mai el-Sadany, du Tahrir Institute for Middle East Policy.

Cette «normalisation» forcée va de pair avec une vague de publications d’avis de décès de milliers d’individus emprisonnés ou portés disparus en Syrie, et dont les familles étaient sans nouvelles depuis des années. Comble de l’offense: les dépouilles mortelles des défunts, qui ont pour la plupart péri sous la torture, ne sont pas restituées. Dans la plupart des cas, il est stipulé qu’ils ont perdu la vie à cause d’un «arrêt cardiaque» ou d’un «accident vasculaire cérébral».

Parallèlement à sa reconquête du territoire, qui vise aujourd’hui l’enclave d’Idlib, dans le nord-ouest du pays, le régime s’applique aussi à effacer toute trace de la révolution pacifique du printemps 2011: conseils locaux, écoles, bibliothèques souterraines et hôpitaux de fortune…

«La stratégie de négation de la responsabilité du régime contribue à son impunité»

Jonathan Piron, politologue

Des années durant, ces différentes entités, souvent prises en étau entre la menace du régime et celle des djihadistes, ont joué un rôle fondamental dans le processus démocratique des militants pacifistes. Aux yeux du régime, elles ne sont que des nids à «terroristes» à éradiquer. La construction d’un récit officiel de la guerre syrienne s’accompagne d’une campagne de désinformation sur les réseaux sociaux contre les Casques blancs, ces volontaires de la défense civile syrienne qui sauvent des dizaines de vie à chaque bombardement russo-syrien.

Adepte de l’amnésie et du mensonge, Damas poursuit également sa traque contre les témoins encombrants de ses crimes. Selon plusieurs sources, des citoyens journalistes sont actuellement recherchés pour avoir filmé les gazages chimiques survenus dans la Ghouta orientale. «La stratégie de négation de la responsabilité du régime contribue à son impunité. À l’heure où ce dernier cherche à faire disparaître les preuves, le souvenir est essentiel», prévient le politologue Jonathan Piron sur Twitter.