La Syrie et l’Iran, au cœur de la visite de Macron en Russie (Isabelle Lasserre – Le Figaro)

Le chef de l’État français est attendu, jeudi, pour une visite de deux jours à Saint-Pétersbourg, à l’invitation de Poutine.

La force du symbole n’échappera à personne. Lorsqu’il avait été invité par Emmanuel Macron à Versailles en mai 2017, Vladimir Poutine avait inauguré la grande exposition consacrée au tsar Pierre le Grand. Et c’est dans la ville de Pierre le Grand, l’ancienne Leningrad redevenue Saint-Pétersbourg à la chute de l’URSS en 1991, qu’il rencontrera le maître du Kremlin jeudi 24 mai. Plus précisément, dans le palais Constantin, résidence d’été de l’ancien tsar, à une vingtaine de kilomètres de la deuxième ville russe.

Pour des raisons «d’agendas respectifs», l’étape moscovite de la visite, qui devait réunir les deux chefs d’État au Kremlin, a été annulée au dernier moment. Entre-temps, les deux dirigeants se sont revus à Hambourg en juillet 2017, en marge du G20. Ils se sont surtout téléphoné à de nombreuses reprises.

C’est à Versailles qu’Emmanuel Macron, à peine installé à l’Élysée, et dont le président Vladimir Poutine n’avait ni prévu ni espéré l’élection, avait posé les jalons de la relation avec la Russie. Dans un dialogue franc et direct avec celui que beaucoup considèrent comme un nouveau tsar, le président français avait dénoncé l’ingérence de la Russie dans les campagnes électorales des pays occidentaux, dont la France, fustigé les organes de propagande du Kremlin, très actifs en Europe et établi une «ligne rouge» sur l’emploi des armes chimiques en Syrie, où Vladimir Poutine soutient Bachar el-Assad. «Le président français avait aussi affirmé sa volonté d’engager un dialogue sur les crises internationales» rappelle-t-on à l’Élysée.

« La Russie est présente en Syrie et au Moyen-Orient. Elle entretient des relations proches avec l’Iran. Nous devons lui parler, tout en gardant les yeux ouverts»

Diplomate

Depuis que Vladimir Poutine a invité Emmanuel Macron, à l’automne dernier, au forum économique de Saint-Pétersbourg, le contexte a changé. L’affaire Skripal, du nom d’un ancien espion russe empoisonné à Londres, a secoué la relation bilatérale. Les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France ont mené des frappes en Syrie contre l’allié du Kremlin, qui venait de mener une nouvelle attaque chimique contre des civils à Duma, dans la Ghouta, près de Damas. Même s’il est parfois «difficile», «le dialogue, affirme une source diplomatique à l’Élysée, a toujours été maintenu avec la Russie». Enfin, dernière crise en date, Donald Trump s’est retiré de l’accord nucléaire iranien de juillet 2015, dont la France et la Russie sont parties prenantes.

«Dégager des points d’accord sur les crises internationales», c’est l’objectif affiché de la visite russe d’Emmanuel Macron. «Nous sommes deux membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Nous partageons la même volonté de maintenir le système multilatéral. La Russie est présente en Syrie et au Moyen-Orient. Elle entretient des relations proches avec l’Iran. Nous devons lui parler, tout en gardant les yeux ouverts», explique un diplomate. Depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, la France a retrouvé une visibilité et une crédibilité internationales dont elle entend se servir pour assurer un rôle de médiateur et être une force d’entraînement au sein de l’Europe. Ce chemin passe nécessairement par Moscou.

L’accord nucléaire iranien sera au cœur de l’entretien entre les deux présidents, qui ont tous les deux dit leur volonté de le conserver. Le compromis arraché après des années de laborieuses négociations et aujourd’hui renié par Donald Trump est même l’un des rares sujets de rapprochement entre les deux chefs d’État. Emmanuel Macron arrive en Russie avec une question: «Comment aller plus loin pour le préserver?» Paris compte sur la proximité de la Russie avec l’Iran pour tenter de convaincre les dirigeants de Téhéran de ne pas s’en retirer à leur tour. Et d’accepter d’évoquer les autres sujets qui fâchent la communauté internationale, le programme balistique et l’action déstabilisatrice de la poussée iranienne au Moyen-Orient.

«La Russie n’a pour l’instant jamais apporté les preuves qu’elle était en mesure d’influencer la politique de Téhéran dans la région»

Mais la partie est loin d’être gagnée. Alliée de l’Iran sur le terrain syrien dans la défense du régime de Bachar el-Assad, la Russie n’a pour l’instant jamais apporté les preuves qu’elle était en mesure d’influencer la politique de Téhéran dans la région. Cette capacité d’influence a d’ailleurs également été testée la semaine dernière par le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, dont on dit qu’il aurait demandé à Vladimir Poutine de jouer les médiateurs en Syrie pour convaincre les Iraniens de s’éloigner des frontières du Golan. Il est trop tôt pour en mesurer l’impact.

Autre dossier d’actualité brûlante, la guerre en Syrie et la nécessaire relance du processus de paix. Ni les négociations de Sotchi ni celles d’Astana n’ont permis à la Russie de transformer sa victoire militaire en Syrie en succès politique. Paris veut croire aujourd’hui que Moscou, qui cherche une porte de sortie dans une crise syrienne devenant plus complexe et dangereuse mois après mois, «a intérêt à relancer le processus politique».

L’Élysée considère que la Russie a aussi intérêt à éviter que la crise syrienne ne se transforme en crise régionale, «avec un danger d’escalade de plus en plus grand». L’idée, émise à plusieurs reprises par Paris, de rapprocher les processus d’Astana et de Genève, pourrait à nouveau être évoquée. Mais là non plus, la partie n’est pas gagnée. Elle risque de buter, comme toujours, sur la question du maintien de Bachar el-Assad, même si, depuis quelque temps, les diplomaties occidentales se font beaucoup plus discrètes sur la question.

De la Crimée, annexée par la Russie en mars 2014 et des Accords de Minsk, qui pour l’instant n’ont pas réussi à ramener la paix dans l’est de l’Ukraine, il ne sera sans doute question qu’à la marge. Vladimir Poutine a pourtant inauguré la semaine dernière le pont de 19 kilomètres qui relie la Crimée à la Russie, faisant ainsi franchir une étape supplémentaire au rattachement de la péninsule. Mais sur le sujet, Paris se contente de rappeler que la position de la France, qui avait dénoncé l’annexion, n’a pas changé.