Syrie : les huit ans qui ont renversé l’échiquier du Proche-Orient (Marc Semo – Le Monde)

Le conflit syrien a signé la fin de la domination américaine dans la région, au profit de la Russie et de l’Iran. Mais les affrontements entre acteurs régionaux peuvent déraper, au risque d’un enlisement.

La guerre civile syrienne, plus sanglant conflit de ce début du XXIsiècle, a déjà des conséquences stratégiques majeures. Actant la fin de la domination sans partage des Etats-Unis, commencée avec l’effondrement du bloc soviétique, elle a notamment permis à la Russie de Vladimir Poutine de s’affirmer comme acteur de premier plan au Proche-Orient, voire de retrouver son rang de grande puissance mondiale.

Malgré l’apparente victoire du régime et de ses parrains de Moscou et de Téhéran, ces chamboulements dans l’ordre international vont se poursuivre. « Ce serait une grave erreur d’appréciation, mais aussi une lourde faute politique, de considérer que la tragédie syrienne est derrière nous », déclarait François Delattre, ambassadeur de la France à l’ONU, le 28 février. Il insistait alors sur « la persistance de la menace terroriste » et « le risque d’escalade régionale qui s’accroît de jour en jour ».

Un emboîtement de conflits

La guerre syrienne inquiète car elle ne cesse de muter. C’est un emboîtement de conflits. Il y a ceux en voie d’achèvement : entre la coalition internationale dirigée par Washington et l’organisation Etat islamique (EI), ou entre le régime et l’opposition désormais aux abois. Il y a ensuite les affrontements entre acteurs régionaux – Ankara contre les Kurdes syriens ; Israël contre l’Iran – qui peuvent déraper à tout instant.

« La guerre syrienne est la démonstration la plus spectaculaire de l’affaiblissement de la puissance américaine et occidentale depuis 1989 », affirme l’ancien ministre des affaires étrangères, Hubert Védrine. Cependant, relève-t-il, « si [Washington]n’arrive plus à imposer sa vue, cela ne signifie pas pour autant l’émergence d’un nouvel ordre international. Il va s’ouvrir une phase de grande instabilité »« Je ne sais pas si le conflit syrien marque la naissance d’un nouveau monde, mais il annonce assurément un nouveau Moyen-Orient, analyse pour sa part Dorothée Schmid, responsable du programme Turquie-Moyen-Orient à l’Institut français des relations internationales (Ifri). Les protagonistes y sont les mêmes, avec des rapports de force différents et une montée en puissance des acteurs régionaux. »

« Je ne sais pas si le conflit syrien marque la naissance d’un nouveau monde, mais il annonce assurément un nouveau Moyen-Orient »

La reconquête de Baghouz, ultime bastion territorial de Daech aux confins de la Syrie et de l’Irak, par les Forces démocratiques syriennes à dominante kurde est certes un succès de la coalition internationale dirigée par Washington. Dès le mois de décembre 2018, Donald Trump a ainsi clamé « victoire », annonçant le retrait des forces américaines déployées au nord-est de la Syrie, tout en lâchant les alliés kurdes qui n’auront d’autre choix, à terme, que de se soumettre à Damas pour éviter d’être écrasés par Ankara. Sous pression de ses conseillers et de ses alliés, le président américain a finalement promis de laisser 200 hommes sur le terrain. Le bilan de huit ans de stratégie velléitaire des Occidentaux n’en reste pas moins accablant.

Les présidents Vladimir Poutine (Russie), Recep Tayyip Erdogan (Turquie) et Hassan Rohani (Iran) réunis pour une discussion trilatérale à propos de la Syrie, à Sotchi, le 14 février.
Les présidents Vladimir Poutine (Russie), Recep Tayyip Erdogan (Turquie) et Hassan Rohani (Iran) réunis pour une discussion trilatérale à propos de la Syrie, à Sotchi, le 14 février. SERGEI CHIRIKOV / AFP

« L’aboulie et l’illisibilité de la politique des Etats-Unis ont permis à leurs adversaires, à commencer par l’Iran et la Russie, de prendre en Syrie une place dont ils ne disposaient pas auparavant », note Michel Duclos, conseiller spécial de l’Institut Montaigne et ancien ambassadeur à Damas. Le tournant fut la reculade d’août 2013, quand le président américain Barack Obama, lâché par les Britanniques, renonça, au grand dam de Paris, à faire respecter la « ligne rouge » qu’il avait lui-même fixée et à lancer des frappes aériennes contre le régime après des bombardements à l’arme chimique qui avaient tué, selon les estimations, entre 1 000 et 1 500 civils dans la Ghouta, aux portes de Damas. « Cela aurait été un signal fort qui aurait changé la donne car, à l’époque, l’opposition modérée était encore puissante, les djihadistes marginaux, l’Iran dans l’attente de l’accord sur le nucléaire et Vladimir Poutine hésitant », insiste Michel Duclos. Washington préféra saisir l’offre du Kremlin d’un plan négocié de démantèlement de l’arsenal chimique syrien, supervisé par l’OIAC (Organisation internationale pour l’abolition des armes chimiques). Dès lors, Poutine comprit qu’il pouvait pousser son avantage en Syrie – comme par ailleurs en Ukraine.

Devant l’ONU, Barack Obama a admis « être hanté en permanence par la situation syrienne »

Lors de son dernier discours devant l’Assemblée générale de l’ONU, en septembre 2016, Barack Obama a admis « être hanté en permanence par la situation syrienne ». Pourtant, après s’être lui-même réduit à l’impuissance, le Prix Nobel de la Paix n’a rien fait pour empêcher la reconquête par le régime, un mois plus tard, de la partie orientale d’Alep devenue symbole de la rébellion, tandis que les vétos russes paralysaient le Conseil de sécurité de l’ONU. Si son successeur Donald Trump a ensuite ordonné, par deux fois, des frappes aériennes après d’autres bombardements chimiques, il a poursuivi la même politique de retrait. Or le coût politique et stratégique d’une non-intervention peut se révéler aussi élevé que celui d’une intervention hasardeuse.

Un mois à peine après la chute d’Alep, en janvier 2017, Moscou organisait avec Ankara et Téhéran une conférence sur la Syrie à Astana, la capitale kazakhe, en présence de représentants du régime et des groupes armés syriens. Ni les Américains, ni les Européens, ni même les pays arabes ne furent conviés à la réunion. Quant à l’ONU, elle fut réduite à jouer les observateurs. Depuis un an pourtant, l’émissaire spécial de l’ONU, Staffan de Mistura, tentait de mettre sur pied un processus de négociations de la paix, à Genève. Aujourd’hui, le « processus d’Astana », présenté ensuite par le Kremlin comme complémentaire et non alternatif à celui de l’ONU, est tout autant dans l’impasse. Le symbole, néanmoins, a marqué les esprits. « C’était du jamais vu : pour la première fois, les Etats-unis étaient hors-jeu dans un processus diplomatique au Proche-Orient, souligne Bertrand Badie, professeur émérite à Sciences Po Paris. En outre, les deux puissances régionales à la manœuvre – l’Iran et la Turquie – n’étaient pas des pays arabes ! »

La Russie retrouve son rôle de grande puissance

L’action du Kremlin en Syrie, alliée régionale de l’Union soviétique du temps de la guerre froide, s’apparente à un cas d’école. L’aviation russe et le déploiement, à l’automne 2015, de quelque 5 000 hommes ont sauvé le régime de Bachar Al-Assad. Selon le ministère de la défense russe, en trois ans, par système de rotation, pas moins de 63 000 militaires, dont 434 généraux, ont combattu en Syrie. La Russie a ainsi retrouvé son rôle de grande puissance, traitant d’égal à égal avec les Etats-Unis. Du moins en apparence, car avec un PIB équivalent à celui de l’Italie et un budget de la défense guère plus élevé que celui de la France, ses ambitions restent limitées. « La Russie ne peut, ni ne veut, prendre la place des Etats-Unis en faisant et défaisant les régimes du Proche-Orient, explique Dorothée Schmid de l’Ifri. En revanche, en affichant son pouvoir de nuisance, elle a désormais les moyens de peser sur l’avenir d’une région où elle est présente depuis le XIXsiècle. »

Soldats russes en prière dans une mosquée de Damas, le 14 septembre 2018.
Soldats russes en prière dans une mosquée de Damas, le 14 septembre 2018. Marko Djurica / REUTERS

Malgré des moyens considérables, le Kremlin n’a pas réussi à transformer l’essai. « La Russie a fait ses preuves lors de ses interventions militaires dans l’ex-espace soviétique, mais pas sur le plan diplomatique. Or le conflit syrien n’est pas – à la différence, par exemple, de la Géorgie – un conflit que l’on peut “geler” : les acteurs régionaux y sont trop nombreux », relativisait déjà, en 2018, Bruno Tertrais de la Fondation de la recherche stratégique (FRS). Le risque d’enlisement est réel. « Aucune puissance régionale n’a les moyens de l’emporter complètement et les puissances extérieures ne peuvent refaire aujourd’hui un partage “à la Sykes-Picot” [accords signés entre la France et le Royaume-Uni en 1916, relatifs au démembrement de l’Empire ottoman et au partage de ses provinces arabes] du Proche-Orient. La Russie a évité que le régime ne soit balayé, mais elle reste avec la question syrienne sur les bras », analyse Hubert Védrine qui évoque une « victoire à la Pyrrhus ».

La Russie peut, à raison, se targuer d’être la seule puissance capable de parler à l’ensemble des acteurs régionaux – Israéliens, Iraniens et Saoudiens – et internationaux du conflit, la « Pax Poutina » reste une chimère. Le Kremlin a beau soutenir à bout de bras le régime de Damas, il n’arrive pas à lui imposer grand-chose. Notamment un processus politique, condition sine qua non pour l’arrivée d’investissements occidentaux et arabes, indispensables pour assurer la reconstruction d’un pays ravagé.

Tout au long de ces huit années de guerre syrienne, les grands pays sunnites – Turquie, Arabie saoudite, Egypte et pays du Golfe – n’ont jamais réussi à s’accorder sur une stratégie commune pour appuyer l’opposition au régime alaouite de Damas soutenu par Téhéran. « Les divisions entre les pays sunnites ont été manifestes dès le début, rappelle Dorothée Schmid. Le camp sunnite n’est pas unifié et n’est pas unifiable, tant sont différents leurs agendas nationaux. »

En 2011, Erdogan appelait Assad à « écouter son peuple »

Quand la révolte a éclaté en mars 2011, le dirigeant islamiste turc Recep Tayyip Erdogan était resté prudent, appelant Bachar Al-Assad à « écouter son peuple ».Dès l’été, face au durcissement de la répression, Ankara avait pris fait et cause pour la rébellion, aidant à la création de l’Armée syrienne libre (ASL) et hébergeant une Coalition nationale syrienne qui réunissait les principales forces de l’opposition – notamment celles liées aux Frères musulmans. « Après le renversement, en Egypte, du président [issu des Frères musulmans] Mohamed Morsi par l’armée en 2013, les tentatives d’action commune des pays sunnites ont fait long feu », note Gilles Kepel, titulaire de la chaire Moyen-Orient à l’Ecole normale supérieure (ENS). Dès lors, explique-t-il, « la rupture a été totale entre, d’un côté, un axe “frériste” avec la Turquie et le Qatar et, de l’autre, les Saoudiens ».

L’Arabie saoudite, qui avait elle aussi accueilli une partie de l’opposition syrienne, a alors commencé à se rapprocher de la Russie. En 2017, le roi Salman se rendait à Moscou pour y rencontrer Vladimir Poutine. Désormais, affirme Gilles Kepel, « les dirigeants saoudiens considèrent comme un moindre mal la victoire d’un Bachar Al-Assad parrainé par les Russes, tant que cela marginalise et contient les Iraniens ». En fait, pour le moment, Téhéran se retrouve l’incontestable vainqueur, par défaut, du conflit.

Dans cette recomposition régionale, la Turquie tend à présent à jouer ses propres cartes, conservant sa position de pilier du flanc sud-est de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), tout en se rapprochant de Moscou avec, notamment, l’achat de missiles russes antiaériens S-400. Selon Dorothée Schmid, « la guerre syrienne a ainsi permis à Erdogan de renforcer son pouvoir autoritaire et de tester les capacités de son armée au moment où il voulait hisser la Turquie au rang de puissance régionale ». Reste à savoir si elle en a la carrure.