Syrie : la France et les États-Unis réclament à Moscou de mettre fin «au bain de sang»

Près de sept ans après le déclenchement du conflit, plus de 350.000 personnes ont été tuées, selon un nouveau bilan de l’OSDH. Paris et Washington en tête ont vivement accusé la Russie dans l’absence d’un cessez-le-feu. Moscou s’est insurgé contre ces «reproches sans fin».

À l’approche du 7e anniversaire du début de la guerre en Syrie, l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH) a fourni un nouveau bilan alarmant ce lundi. Ce conflit a fait plus 350.000 morts depuis le 15 mars 2011. Parmi ces victimes figurent 106.390 civils, dont 19.811 enfants et 12.513 femmes. Sur place, la situation humanitaire est toujours catastrophique, selon les observateurs, notamment dans l’enclave rebelle de la Ghouta orientale, qui fait l’objet d’intenses bombardements du régime de Damas depuis début février malgré une trêve décrétée par l’ONU, et à Afrine, une enclave tenue par les forces kurdes. Ce lundi, la diplomatie internationale a tenté, une nouvelle fois, d’appeler les acteurs à la raison.

Paris demande à Moscou de faire «arrêter le bain de sang»

La France demande à la Russie de faire «arrêter le bain de sang» en Syrie, a déclaré ce lundi l’ambassadeur français à l’ONU, François Delattre, alors que les États-Unis ont rédigé un nouveau projet de résolution pour une trêve immédiate. «La Russie peut faire arrêter le bain de sang», a déclaré à des journalistes le diplomate. «Nous savons que la Russie, compte tenu de son influence sur le régime, compte tenu aussi de sa participation aux opérations, a la capacité de convaincre le régime par toutes les pressions nécessaires d’arrêter cette offensive terrestre et aérienne» contre la Ghouta orientale, a-t-il ajouté. «Il est naturel qu’aujourd’hui, à ce stade de la crise, les regards se tournent vers elle», a-t-il insisté.

En déplacement en Inde, Emmanuel Macron a jugé ce lundi que les concessions faites en Syrie «sur le terrain» par la Russie et le régime n’étaient «pas suffisantes», plus de 15 jours après l’adoption de la résolution de l’ONU sur une trêve. Dans le cadre de cette résolution adoptée le 24 février à l’unanimité par le Conseil de sécurité, «la Russie a fait des concessions. Elle a permis des trêves de quelques heures (…), elle a permis l’accès à certains convois (à la Ghouta orientale), et nous avons obtenu certains résultats mais qui ne sont pas à la hauteur de la résolution», a déclaré Emmanuel Macron devant la presse à Varanasi à l’issue de sa visite en Inde. La France lui demande donc, «de manière très claire», «de respecter intégralement» les termes de cette résolution sur une trêve d’un mois.

Nouvelle résolution déposée par les États-Unis

Les États-Unis ont déposé à l’ONU une nouvelle résolution pour un cessez-le-feu immédiat en Syrie, a annoncé l’ambassadrice américaine Nikki Haley, en dénonçant l’attitude de Moscou et Damas qui «n’ont jamais eu l’intention d’appliquer» une trêve. Ce nouveau texte est «simple, contraignant» et «ne permet aucun contournement», a-t-elle ajouté devant le Conseil de sécurité, en soulignant que «l’heure est venue d’agir».

«Est-ce que la Russie est devenue l’outil de Bachar al-Assad et au pire de l’Iran ?»

Nikki Haley, ambassadrice des États-Unis à l’ONU

Nikki Haley a notamment accusé Moscou d’avoir «exploité une faille» de la résolution de fin février qui prévoyait des exceptions au cessez-le-feu pour la lutte contre des «groupes terroristes» et leurs affiliés. Pour Moscou comme pour Damas, tous les groupes rebelles dans la Ghouta orientale sont «terroristes», a-t-elle rappelé. Ni Damas ni la Russie «n’avaient l’intention d’appliquer le cessez-le-feu», a estimé Nikki Haley. «La Russie ne peut-elle plus influencer Damas», a-t-elle aussi demandé. «Est-ce que la Russie est devenue l’outil de Bachar al-Assad et au pire de l’Iran?», a insisté la diplomate américaine. Au cours de son intervention, l’ambassadeur britannique adjoint, Jonathan Allen, a assuré qu’il y aura «des comptes à rendre» et que le «rôle de la Russie qui soutient Damas ne sera pas oublié».

L’ONU réclame un accès humanitaire immédiat dans la Ghouta

Lors de son exposé devant le Conseil de sécurité, qui lui était réclamé «dans les 15 jours» par la résolution 2401, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a lui aussi regretté que le cessez-le-feu ne soit pas respecté dans la Ghouta orientale. Le régime a repris le contrôle «de 60%» des zones détenues jusqu’alors par des groupes rebelles, a précisé le patron des Nations unies. Au début, son offensive se déroulait dans des zones peu peuplées, ce n’est plus le cas aujourd’hui, a poursuivi Antonio Guterres, en soulignant qu’il est devenu «urgent de permettre des évacuations humanitaires» dans cette banlieue de Damas.

«La résolution 2401 n’est pas appliquée deux semaines après son adoption à l’unanimité par le Conseil de sécurité»

François Delattre, ambassadeur français à l’ONU

Sans citer la Russie, il a aussi appelé «tous les États» à faire en sorte que la trêve soit appliquée et que de l’aide internationale parvienne aux civils. Plus de 1000 personnes – dont une majorité de femmes et d’enfants – ont besoin d’une évacuation médicale urgente, selon les Nations unies. «La résolution 2401 n’est pas appliquée deux semaines après son adoption à l’unanimité par le Conseil de sécurité», avait aussi déploré peu avant François Delattre. «L’offensive terrestre et aérienne du régime se poursuit sous un déluge de feu. Les civils ne sont pas des victimes collatérales mais les cibles même de cette offensive».

Dans cette enclave stratégique, 28 hôpitaux, cliniques et dispensaires ont été visés et neuf professionnels de santé ont été tués depuis le début de l’offensive, d’après la même source.

La Russie s’insurge après sa mise en cause

L’ambassadeur russe à l’ONU, Vassily Nebenzia, s’est insurgé contre la mise en cause de son pays par les États-Unis, la France et le Royaume-Uni dans l’absence de cessez-le-feu en Syrie, estimant que ces pays ne sont pas motivés par des considérations humanitaires. Ce sont des «reproches sans fin contre la Russie», a-t-il dénoncé lors d’une réunion consacrée à la Syrie au Conseil de sécurité. Dans leurs discours, les États-Unis ont cité «22 fois» la Russie, la France «16 fois», le Royaume-Uni «12 fois», a-t-il énuméré.

C’est une «ligne politique» qui «n’est pas motivée par des considérations humanitaires», a poursuivi le diplomate russe, en laissant entendre que ces pays occidentaux cherchent avant tout à défendre des groupes opposés au régime de Damas. La résolution 2401 de fin février ne prévoyait pas «de cessez-le-feu immédiat» mais cherchait à établir un processus de moyen terme et concernait toute la Syrie, a aussi affirmé Vassily Nebenzia. Damas «a le droit de se défendre contre des terroristes», a-t-il fait valoir.

Pourparlers dans les trois zones du fief rebelle dans la Ghouta

Le régime syrien mène des négociations sur le sort de chacune des trois parties du secteur rebelle de la Ghouta, enclave qu’il cherche à reprendre dans le cadre d’une offensive meurtrière lancée il y a trois semaines. Les négociations sont menées séparément avec des représentants de chacun des trois secteurs – notables ou groupes rebelles – et portent selon les cas sur la création de zones de «réconciliation», l’évacuation de combattants voire celle de civils, a affirmé l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).

À la faveur de leur avancée sur le terrain, elles ont divisé ce dernier bastion insurgé aux portes de Damas en trois secteurs: au nord, la grande ville de Douma et sa périphérie – sous le contrôle du groupe Jaich al-Islam -, à l’ouest Harasta – où se trouvent les combattants du groupe Ahrar al-Cham – et enfin le reste des localités au sud – aux mains de Faylaq al-Rahmane, avec une présence limitée de Hayat Tahrir al-Cham (autrefois lié à al-Qaida). Le régime mène actuellement des négociations séparées dans chacune des trois zones, selon le directeur de l’OSDH, Rami Abdel Rahmane.

En ce qui concerne Douma, ces pourparlers «ont lieu entre les Russes et Jaich al-Islam, par l’intermédiaire de membres de l’opposition proches de Moscou», selon la même source. L’objectif serait, selon Rami Abdel Rahmane, de «transformer le secteur en une zone de réconciliation avec l’entrée de la police militaire russe et le maintien (d’une présence) de Jaich al-Islam». D’après lui, Moscou demanderait «que soient hissés les drapeaux de la Syrie et le retour des institutions gouvernementales, sans l’entrée des forces du régime». À Harasta, divisée entre une zone sous contrôle du régime et l’autre aux mains d’Ahrar al-Cham, «les négociations entre des notables de la ville d’une part et le régime et la Russie de l’autre portent sur un accord d’évacuation «des combattants d’Ahrar qui le souhaiteraient et le maintien dans la ville de ceux en faveur d’une réconciliation». Ces discussions ne portent pas sur des évacuations de civils, d’après la même source. Dans le secteur sud, sous contrôle de Faylaq al-Rahmane, les négociations impliquent des notables et des représentants du régime sans participation du groupe islamiste rebelle.

Des centaines de civils fuient la ville d’Afrine face à l’avancée turque

Des centaines de civils ont fui ou tentaient de fuir lundi la ville d’Afrine face à l’avancée des forces turques, qui sont aux portes de cette cité du nord-ouest de la Syrie située dans une enclave à majorité kurde, selon une ONG. «Près de 2.000 civils ont déjà rejoint la localité voisine de Nobol par crainte d’un éventuel assaut turc contre Afrine, tandis que des centaines tentent encore de quitter la ville», a indiqué à l’AFP Rami Abdel Rahmane, le directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).