La Syrie, un échiquier complexe de forces militaires

Le Figaro – par Par Alain Barluet et le Service Infographie

Après six années de guerre, forces syriennes, rebelles syriens, combattants de Daech et forces kurdes se partagent le contrôle du pays.

L’attaque chimique sur la ville de Khan Cheikhoun, mardi, et l’onde de choc qu’elle provoque conduisent à s’interroger les conséquences militaires d’un tel événement. Au moment surtout où, si les lignes bougent lentement sur le terrain, aucune issue ne se profile, aucune force ne paraît encore en mesure de l’emporter de façon déterminante. La province d’Idleb, dans le nord-ouest du pays, où se sont déroulés les événements de mardi, est une des dernières régions échappant encore au régime de Bachar el-Assad après six ans de guerre. En revanche, appuyé par les Russes et les milices chiites, Bachar al-Assad semble inattaquable militairement dans d’autres secteurs de l’ouest du pays où il a consolidé son pouvoir. Ces avancées ont été obtenues grâce à l’appui décisif des alliés russes – qui contrôlent le ciel -, iraniens, des milices chiites et du Hezbollah (entre 5000 et 7000 combattants).

L’effondrement de la résistance non djihadiste, patente après la chute d’Alep, en décembre dernier, – un virage – a également permis aux forces loyales à Bachar de gagner du terrain. Ces dernières semaines, les rebelles ont mené plusieurs offensives contre les forces gouvernementales en attaquant Damas et au nord de la ville de Hama. Des offensives «repoussées», affirme l’armée syrienne. La situation n’a pas connu d’évolution significative, en dépit d’affrontements violents, notamment dans les régions de Palmyre et Deir ez-Zor.

En revanche, les projecteurs sont braqués sur Raqqa, «capitale» de l’État islamique en Syrie et vitrine de son «califat». Les forces locales, principalement les Forces démocratiques syriennes (FDS), faux nez des Kurdes, et la coalition menée par les États-Unis achèvent actuellement les préparatifs de l’offensive pour reprendre la ville à Daech, qui pourrait débuter dès la mi-avril. L’encerclement de la ville n’est pas achevé au sud-ouest, focalisant l’attention sur Tabqa, véritablement verrou stratégique dont la reprise permettrait d’isoler Raqqa, de lancer l’assaut contre les 3000 à 4000 combattants de Daech qui y seraient retranchés et aussi de bloquer une avance des forces gouvernementales en direction des sites clés de la région de l’Euphrate. Les Américains, qui disposent en Syrie d’environ un millier d’hommes – 400 militaires y ont été envoyés en renfort, le mois dernier – ont été à la manœuvre dans les opérations de Tabqa. Le 21 mars, ils ont encadré le parachutage de centaines de combattants des FDS qui ont pris, quelques jours plus tard, le contrôle du barrage de Tabqa, point d’intérêt majeur, à 55 kilomètres de Raqqa.

Ces forces ont coupé la route Alep-Raqqa et pris le contrôle de l’aéroport de Taqba, à trois kilomètres de cette ville, laquelle est néanmoins toujours tenue par Daech. Raqqa figure au cœur d’un échiquier géostratégique complexe duquel la Turquie n’est pas absente. Ankara, qui vient officiellement de mettre un terme à son opération «Bouclier de l’Euphrate» en Syrie, lancée en août dernier, ne cachait pas son intention de s’engager dans une bataille qui lui permettrait de couper l’herbe sous le pied aux miliciens kurdes syriens des YPG (Unités de protection du peuple), soutenus par les Américains. Mais après la prise de plusieurs villes du nord tenues par Daech, Jarablous et dernièrement al-Bab (à 250 kilomètres de Raqqa), fin février, les forces turques ont dû stopper leur avance. Tandis que l’offensive militaire sur Raqqa se profile, l’option diplomatique – laborieuse – reste sur la table. D’où l’inquiétude de certains, dont la France, qu’une action unilatérale décidée par Donald Trump, sous le coup de l’attaque chimique à Khan Cheikhoun, ne vienne balayer un édifice déjà bien fragile. L’objectif est «d’obtenir le vote (d’une résolution condamnant l’attaque chimique, NDLR) et surtout de reprendre le processus de négociation à Genève», a dit jeudi Jean-Marc Ayrault. «Ce n’est pas de rentrer nous-mêmes (dans le conflit) sous prétexte qu’il y aurait une espèce de coup de sang du président américain, dans une logique de guerre», a ajouté le chef de la diplomatie française.