«Syrie : de la guerre civile à la guerre régionale ?» (Ran Halévi – Le Figaro)

Ran Halévi, directeur de recherche au CNRS, analyse pour Le Figaro les enjeux de la riposte occidentale en Syrie après l’usage d’armes chimiques par le régime de Damas.

La Syrie est-elle en passe de glisser de la guerre civile à une guerre régionale? Nous venons peut-être d’en vivre les prémices, avec les frappes alliées sur des sites syriens d’armements chimiques et, quelques jours plus tôt, l’attaque israélienne contre des installations iraniennes près de Homs. Les deux opérations n’ont pas de lien direct, mais elles visent le même objectif – brider les agissements dangereux de Damas et de Téhéran – et mettre au défi le pouvoir quasi hégémonique de la Russie en Syrie.

La riposte occidentale au massacre chimique de Douma a suscité de sérieuses réserves qu’on ne saurait méconnaître. Je ne parle pas des prosélytes assermentés de l’inaction, qui empilent d’excellentes raisons de ne rien faire chaque fois qu’un tyranneau viole la loi internationale ou décime des populations civiles en les faisant gazer à l’occasion. Voyez les conséquences onéreuses de notre démission, sous la houlette de M. Obama, après les attaques chimiques en 2013 par le même régime Assad: destruction d’Alep, essor de Daech, emprise de la Russie et de l’Iran sur la Syrie, crise des migrants à nos portes…

«On ne peut considérer l’usage des armes chimiques comme un simple pas de plus sur l’échelle de l’horreur»

Ran Halévi

Je parle des critiques d’ordre politique et stratégique. Elles soulignent d’abord les incohérences de la politique américaine: bombarder la Syrie tout en s’engageant à faire partir de son territoire les maigres troupes américaines n’est pas la meilleure recette pour inhiber le président syrien. Quant à la promesse sonore de M. Trump, après le carnage de Douma, de «faire payer cher» à Assad et à ses bienfaiteurs russes et iraniens, l’image du dictateur syrien vaquant paisiblement à ses besognes au lendemain des raids alliés en dit long. Tout comme la fanfaronnade de Trump sur «mission accomplie», qui résonnait plutôt comme une promesse de ne pas recommencer.

Une opération pour rien, disent certains experts: à force de la réduire à quelques cibles pour épargner des civils, éviter les zones contrôlées par les Russes, sans même toucher l’infrastructure militaire syrienne, elle a écorné la crédibilité des Occidentaux bien plus que le régime de Damas. Et même si Assad s’abstient dorénavant d’utiliser l’arme chimique, cette riposte précautionneuse paraît lui accorder un blanc-seing pour continuer à massacrer librement son peuple, pourvu que ce soit avec des armes traditionnelles.

Ces objections ne sont pas indifférentes, mais elles en appellent d’autres à leur tour. On ne peut considérer l’usage des armes chimiques comme un simple pas de plus sur l’échelle de l’horreur. Non seulement parce que cette manière de faire mourir est d’une atrocité indicible et qu’elle viole les conventions internationales, mais parce qu’elle ouvre la voie à des pratiques de tuerie de masse autrement dévastatrices. Douma résistait au régime syrien malgré des bombardements massifs ininterrompus. C’est alors qu’Assad a décidé de lancer l’attaque chimique. Quelques heures plus tard, les rebelles ont capitulé.

Les frappes alliées auraient pu, certes, cibler plus durement l’appareil militaire syrien, mais rien ne dit qu’elles ne servent pas l’objectif prioritaire de cette opération: dissuader le dictateur de Damas d’employer à l’avenir l’arme chimique. Les sites détruits ne l’empêcheront pas d’en fabriquer, mais c’est leur utilisation qu’il faut commencer par faire cesser. Et il est bien trop tôt pour mesurer le pouvoir de dissuasion des Occidentaux.

«La dernière chose que souhaite le gouvernement russe aujourd’hui est un embrasement israélo-iranien en Syrie»

Ran Halévi

La Russie non plus ne sort pas indemne de cette épreuve. Ses avertissements sur les représailles apocalyptiques qu’entraînerait l’intervention alliée n’ont troublé personne. Et ses dénégations sur les attaques chimiques à Douma ne sont pas plus potables que son annonce d’avoir intercepté la plupart des missiles tirés sur les sites syriens. De fait, les frappes ont sérieusement endommagé, sous le regard des Russes, le potentiel d’armements chimiques de leur client. C’est leur propre pouvoir de dissuasion qui vient d’être atteint.

Le Kremlin connaît assez son infériorité dans le domaine conventionnel pour risquer un conflit frontal avec les Occidentaux. Mais il tient à sa propre ligne rouge: pas de changement de régime à Damas. Pour fortifier le gouvernement syrien, Moscou envisage de lui vendre des missiles antiaériens S-300, voire S-400, qui rendraient autrement difficiles les opérations israéliennes en Syrie. C’est ici que l’affaire des armes chimiques touche à la situation de quasi-guerre qui met désormais aux prises l’État hébreu et les milices dirigées par les gardiens de la révolution iraniens.

La présence en Syrie de ces quelque 20.000 hommes n’a apparemment d’autre dessein que d’y établir un avant-poste pour cibler le territoire israélien. Leur projet d’y construire une base aérienne et des ateliers de fabrication de missiles de haute précision est considéré à Jérusalem comme un casus belli. Ces installations ont été bombardées par Tsahal en février puis la semaine dernière, faisant pour la première fois plusieurs victimes parmi les gardiens de la révolution. Jérusalem est résolue de ne pas répéter l’erreur d’avoir laissé le Hezbollah réunir au Liban une panoplie de missiles qui couvrent aujourd’hui la totalité du territoire israélien.

Pour l’heure, le régime iranien se trouve empêtré dans ses propres problèmes: chute de la monnaie, contestations populaires, incertitude quant à la décision prochaine du président américain sur l’accord nucléaire. Autant de raisons de ne pas s’aventurer dans un conflit armé avec Tsahal pour maintenir sa présence en Syrie, très impopulaire en Iran. Seulement, les gardiens de la révolution ne sont pas travaillés par les mêmes contraintes dans la guerre larvée qui les oppose à Israël.

La dernière chose que souhaite le gouvernement russe aujourd’hui est un embrasement israélo-iranien en Syrie. Mais son ascendant politique et militaire suffit-il à l’empêcher? Rien n’est moins sûr.