Steve Bannon, le « Raspoutine » de Trump, sort de l’ombrera

Par le Figaro – Philippe Géli


Le conseiller stratégique du nouveau président américain apparaît peu à peu comme l’homme fort de la Maison-Blanche.

Dans la Maison-Blanche de Donald Trump, il n’est pas conseillé de faire de l’ombre au «boss». Cultivant le secret, œuvrant en coulisses et fuyant les médias, Steve Bannon se retrouve à son corps défendant sous les feux de la rampe. Cette lumière le met en danger, produisant un possible antidote à son pouvoir jusque-là sans rival.

Le 4 février, l’émission satirique Saturday Night Live a pour la première fois mis en scène l’ancien directeur de campagne et conseiller stratégique du président, idéologue autoproclamé du «nationalisme économique» et de «l’Amérique d’abord». Les parodistes ne se sont pas donné la peine de chercher un interprète ressemblant au rondouillet sexagénaire, comme ils l’avaient fait avec Alec Baldwin, sa crinière jaune et ses mimiques trumpiennes. Le personnage de Bannon est apparu derrière le masque de la mort, encourageant les instincts belliqueux du président dans une série d’appels téléphoniques aux chefs d’État étrangers – et finissant par prendre sa place dans le Bureau ovale.

La saynète fait écho à un éditorial du New York Times le 30 janvier titré: «Président Bannon?» Le quotidien vilipendé – mais lu de près – par Trump estime que l’homme de l’ombre «s’est positionné en président de fait» et suggère au titulaire du poste de «reconsidérer sa décision de le laisser diriger sa Maison-Blanche». Sur Twitter, le hashtag #PresidentBannon est devenu une référence fréquente.

Un rôle moteur dans la rafale de décrets

Dans la foulée, le magazine Time daté du 13 février a mis le puissant conseiller en couverture, le regard froid et le cheveu en bataille, sous le titre: «Le grand manipulateur». Posant à nouveau la question: est-il «le deuxième homme le plus puissant du monde?». L’intéressé balaie ces spéculations, conseillant aux médias «humiliés» par la victoire de Trump «de la boucler», au lieu de se comporter en «parti d’opposition» – une formule reprise à son compte par le président.

Artisan de la stratégie «de choc et d’effroi» qui a marqué les deux premières semaines de la nouvelle Administration, celui qui se compare à «Darth Vader» (Dark Vador) et se voit en «saint-patron des roturiers» a gagné un autre surnom: «Raspoutine». Promettant d’instaurer «un nouvel ordre politique», Bannon invite aussi à la comparaison avec Karl Rove, naguère affublé du titre de «cerveau de Bush». Lundi, Joe Scarborough, présentateur de la matinale sur MSNBC, a insinué que le conseiller «décidait peut-être de tout». N’y tenant plus, Trump a tweeté: «Je prends moi-même mes décisions, basées sur une accumulation de données, et chacun le sait. Médias mensongers, qui cherchent à (me) marginaliser!» Le même jour, un article du New York Times décrivant un président dépassé et une équipe désunie l’a fait sortir de ses gonds: «totale fiction», «histoire et sources inventées!».

Comme les manifestants qui le suivent partout, les médias cherchent à jouer avec les nerfs de Donald Trump, son ego surdimensionné leur offrant un terrain propice. Mais si l’évocation d’un «mauvais génie» tirant les ficelles dans l’ombre gêne les deux protagonistes, c’est parce qu’elle décrit une certaine réalité. De multiples «fuites», nourries par une guerre de clans, confirment son rôle moteur dans la rafale de décrets promulgués depuis le 20 janvier hors des procédures habituelles, sans consultation approfondie des ministères, ni analyse d’impact. Avant d’accepter le poste, Bannon s’était entendu avec Trump sur une liste d’actions prioritaires pour répondre aux attentes des électeurs. «Commissaire politique» du mouvement ayant porté le milliardaire à la Maison-Blanche, il se considère comme le gardien d’un temple populiste menacé de «normalisation» par le Congrès.

Des manifestations dans plus de trois cents villes

L’ordonnance la plus controversée, suspendant l’accueil des réfugiés et l’entrée aux États-Unis des ressortissants de sept pays à majorité musulmane, a déclenché une première volée d’actions en justice. Rédigé sous le contrôle de Steve Bannon et de son acolyte Stephen Miller, directeur politique, le texte n’avait même pas été vu par le général John Kelly, ministre de la Sécurité intérieure, qui en a pris connaissance au moment où le président le signait. Sa mise en œuvre s’est révélée chaotique, les titulaires de carte verte étant d’abord inclus dans le champ d’application, puis exemptés, avant une suspension générale par la justice fédérale, et un recours en appel examiné en appel mardi soir, dont le verdict est attendu dans la semaine.

En début de semaine dernière, après un week-end de confusion dans les aéroports et de manifestations dans plus de trois cents villes, Donald Trump a été forcé de recadrer ses troupes. Il a chargé son chief of staff, Reince Priebus, de superviser tout le processus de rédaction et de publication des décisions émanant de la Maison-Blanche. Il a invité Bannon à ne pas outrepasser ses prérogatives – pourtant assez larges et imprécises – et sa conseillère spéciale, Kellyanne Conway, à se focaliser sur la stratégie de communication. Seul son gendre, Jared Kushner, a échappé à la mise au point: il a jusqu’ici été assez habile pour composer avec les pouvoirs rivaux au sein du cabinet et assez discret pour n’attacher son nom à aucune des polémiques ayant émaillé les premiers pas du président.

La percée qui a décuplé la sulfureuse notoriété de Steve Bannon a été réalisée fin janvier, à la faveur d’un décret réorganisant le Conseil de sécurité nationale (NSC). Donald Trump y a attribué un siège permanent à son conseiller stratégique, parmi des ministres et chefs d’administrations, dits les «principaux», alors qu’il n’y a invité le chef d’état-major interarmes et le directeur national du renseignement que pour les cas liés «à leurs responsabilités et à leur expertise». Apparemment, ce texte était largement l’œuvre de Bannon lui-même, tirant avantage des premiers pas hésitants du conseiller à la sécurité nationale en titre, Michael Flynn. Pris en étau entre le clan Priebus et le clan Bannon, l’ancien général semble avoir du mal à trouver ses marques. Ses débuts seraient jugés «insuffisants» par le président, l’exposant déjà à une relative marginalisation au sein de la Maison-Blanche.

Culte du secret et absence de traces écrites

Mais Donald Trump n’aurait pas apprécié de n’avoir été qu’imparfaitement informé du caractère inédit de la formule soumise à sa signature. Le lundi suivant, il a amendé son décret pour ajouter aux «principaux» le directeur de la CIA, Michael Pompeo – sans pour autant en retirer Steve Bannon. Poussant son avantage, celui-ci a créé un «Groupe d’initiatives stratégiques» qui a les apparences d’un «NSC de l’ombre», disent ses détracteurs. Sa propension au secret se manifeste dans la volonté de laisser le moins possible de traces écrites des réunions et délibérations, une rupture avec les canons de collégialité et de responsabilité imposés aux agents publics. Rappelant qu’avant de passer par Goldman Sachs et de diriger le site de la droite radicale Breitbart News, le conseiller avait servi comme jeune officier dans la Navy, Sean Spicer, le porte-parole de la Maison-Blanche, explique ainsi sa montée en puissance: «Il a une compréhension phénoménale du monde et du paysage géopolitique actuel.»

La volonté de changer les règles du jeu exprimée par le nouveau président réserve de facto une place unique à l’idéologue le plus structuré de son équipe. En interne, l’un de ses surnoms est «l’Encyclopédie», pour l’étendue de sa culture et sa capacité à «écouter, absorber et tirer des conclusions stratégiques». Cherchant à comprendre ce mystérieux personnage, les commentateurs se plongent dans ses livres de chevet, de L’Art de la guerre de Sun Tzu à The Fourth Turning de William Strauss et Neil Howe, qui postule le renouvellement des institutions tous les 80 ans, après une crise comme celle de 2008-2009. «Nous sommes à la fin des Lumières, a-t-il déclaré à un responsable français rencontré récemment. Vous avez lu Charles Maurras?» (le théoricien du «nationalisme intégral»).

Steve Bannon dit n’être «pas venu là pour faire des choses insignifiantes». En guerre contre l’establishment, il n’entend pas se laisser dévorer par le «système». «Ces gens-là nous haïssent, mais nous avons le peuple, dit-il à ses interlocuteurs. C’est le pays légal contre le pays réel. Et moi, je suis avec le pays réel».