Stéphane Lacroix : « Les Saoudiens considèrent l’Iran, à tort ou à raison, comme une menace existentielle » (Le Monde)

Dans une tribune au « Monde », le chercheur considère que le changement de stratégie de Riyad à partir de 2015 a pour seul but d’endiguer l’influence de Téhéran.

[A l’occasion de la visite en France de Mohammed Ben Salman « MBS », l’héritier du régime des Saoud, les 9 et 10 avril, plusieurs universitaires et experts, sollicités par Le Monde, ont donné leur point de vue sur un royaume en pleine réorganisation stratégique.]

Au nom de la lutte contre ce qu’elle dénonce comme un « expansionnisme » de l’Iran, l’Arabie saoudite déploie, depuis quelques années, une hyperactivité diplomatique et militaire qui fait bouger les lignes au Moyen-Orient. La rivalité saoudo-iranienne n’est pourtant pas récente, puisqu’elle remonte à la création de la République islamique en 1979. Cette dernière prétend incarner un modèle d’islam révolutionnaire et républicain aux antipodes du modèle conservateur et monarchique de Riyad.

Si le conflit entre Riyad et Téhéran est essentiellement politique, il a peu à peu pris des accents confessionnels, chaque camp mobilisant ses coreligionnaires sunnites ou chiites pour contrer les ambitions de l’autre. Pour les Saoudiens, il en va de la survie du royaume face à ce qu’ils considèrent, à tort ou à raison, comme une menace existentielle. Un équilibre instable a cependant prévalu jusqu’au début des années 2000. Le conflit était alors avant tout une guerre des prosélytismes, chaque partie redoublant d’efforts pour exporter son islam et faire pièce à l’influence religieuse de l’autre.

A partir de 2003, s’enclenche une succession d’événements qui vont transformer la perception saoudienne du conflit. C’est d’abord la chute de Saddam Hussein, qui ouvre la voie à l’expansion de l’influence iranienne en Irak. C’est ensuite la « victoire » proclamée du Hezbollah contre Israël lors de la guerre de l’été 2006, qui vaut au mouvement une popularité croissante dans les opinions publiques arabes et accompagne son influence grandissante dans la vie politique libanaise. C’est encore le déclenchement au Yémen, en 2004, de l’insurrection houthie, que les Saoudiens décrivent d’emblée – et, à cette époque au moins, contre toute vraisemblance – comme téléguidée par Téhéran.

Déconvenues successives

Lorsque débute la dynamique des « printemps arabes », l’une des principales inquiétudes de l’Arabie est que l’Iran puisse en tirer profit. Au Bahreïn, le Conseil de coopération du Golfe, sous influence saoudienne, envoie ses troupes pour mater un soulèvement dont les protagonistes, en majorité chiites, sont accusés de liens avec l’Iran. En Egypte, la crainte d’un possible rapprochement entre un président issu des Frères musulmans, Mohamed Morsi, et la République islamique aux dépens de Riyad explique en partie le soutien saoudien au coup d’Etat de juillet 2013.

Si l’Arabie voit d’abord dans la révolution syrienne une rare opportunité d’infliger une défaite à un régime allié de l’Iran, son soutien à l’opposition armée tourne au fiasco : non seulement Bachar Al-Assad reprend le dessus à partir de 2015, mais il le fait grâce au soutien de l’Iran et du Hezbollah, qui accroissent en retour leur présence militaire et leur influence politique en Syrie. C’est dans ce contexte de déconvenues successives pour l’Arabie saoudite qu’est signé l’accord nucléaire avec Téhéran, que les Saoudiens perçoivent comme une trahison de la part d’un président Obama sourd à leurs inquiétudes, alors même qu’il est censé être leur plus proche allié.

Ces frustrations accumulées expliquent le changement de stratégie de l’Arabie à partir de 2015, à la faveur d’une succession qui voit le roi Salman monter sur le trône et pousser sur le devant de la scène son jeune fils et désormais prince héritier, Mohammed Ben Salman. Mettant à bas les équilibres entre clans royaux qui caractérisaient jadis le système saoudien au profit d’un pouvoir de plus en plus personnalisé, ce dernier se donne bientôt les moyens d’une redéfinition radicale de la politique saoudienne, en interne comme à l’international.

Jusqu’alors vue comme un acteur prudent des relations internationales, l’Arabie adopte une posture diplomatico-militaire à la fois plus indépendante et plus agressive. En avril 2015, elle décide d’intervenir militairement au Yémen pour mettre fin aux avancées des Houthis et prend la tête d’une coalition militaire qu’elle a elle-même bâtie, mettant les Etats-Unis au pied du mur.

La politique saoudienne change également du tout au tout sur le terrain libanais, au point qu’en novembre 2017 Riyad se déclare « en état de guerre » avec le Liban et cherche à pousser à la démission son ex-allié, le premier ministre Saad Hariri, retenu à Riyad et accusé de servir de cache-nez au Hezbollah.

Rapprochement inédit avec Israël

Il s’agit aussi pour Riyad de tisser de nouvelles alliances. Après une courte période de rapprochement – avorté – avec la Turquie et le Qatar pour former un « front sunnite » contre l’Iran, l’Arabie se tourne vers les Emirats arabes unis, qui deviennent le premier partenaire du royaume avec un degré de coordination politique et militaire sans précédent, en particulier sur le dossier yéménite. Les Emirats accompagnent fidèlement l’Arabie saoudite dans sa guerre au Yémen, à la différence de l’Egypte ou du Pakistan qui, bien que membres de la coalition formée par Riyad, refusent ostensiblement de s’impliquer au sol.

L’élection de Donald Trump, très anti-iranien, à la présidence américaine offre à l’Arabie la possibilité de tourner la page Obama et de rebâtir une relation étroite avec Washington. En mai 2017, Trump est célébré par ses hôtes lors d’un « sommet de Riyad » tout à sa gloire. Enfin, on assiste à un rapprochement inédit, en actes et en paroles, entre l’Arabie saoudite et Israël, au nom de la lutte contre l’ennemi commun iranien.

L’Arabie, déjà embourbée au Yémen, sait cependant qu’elle ne peut agir seule, et dépend de partenaires qui suivent leur agenda propre plutôt que le sien. Ainsi Abou Dhabi, qui considère que la vraie menace n’émane pas tant de l’Iran que des Frères musulmans et de leurs soutiens, a pu convaincre Riyad d’ouvrir un second front contre le Qatar. Quant à Israël, il mesure le coût d’un conflit armé avec un Hezbollah renforcé par la guerre en Syrie. Tout dépendra donc, in fine, de la position des Etats-Unis.

On peut se rassurer en se disant que les sorties de Trump sur Twitter n’engagent pas nécessairement l’administration américaine. Mais avec la récente nomination de « faucons » à la tête de celle-ci, et la perspective d’un rétablissement des sanctions contre Téhéran, le 12 mai prochain, la tension risque encore de monter d’un cran.