Le statut des réfugiés palestiniens dans le collimateur des Etats-Unis (Claire Bastier – Le Monde)

Le sort des bénéficiaires de l’UNRWA, l’agence de l’ONU dont Washington ne veut plus soutenir le financement, est au cœur du conflit avec Israël.

La crise existentielle de l’UNRWA est confirmée. La décision des Etats-Unis, annoncée vendredi 31 août, de suspendre leur participation à l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens compromet sérieusement la poursuite des services qu’elle fournit en Cisjordanie, y compris à Jérusalem-Est, à Gaza, en Jordanie, au Liban et en Syrie.

Après les 60 millions de dollars (52 millions d’euros) versés en janvier, au lieu des 300 millions de dollars annuels (soit 30 % du budget de l’agence), la contribution américaine sera désormais nulle. Hanan Ashrawi, membre du Comité exécutif de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine), a dénoncé « un geste cruel et irresponsable visant le segment le plus vulnérable de la société palestinienne ».

DANS LE CADRE DE L’UNRWA, LE STATUT DE RÉFUGIÉ PALESTINIEN SE TRANSMET AUTOMATIQUEMENT DE GÉNÉRATION EN GÉNÉRATION. SELON LES MÉDIAS ISRAÉLIENS, LES ETATS-UNIS VEULENT IMPOSER UNE REDÉFINITION

La campagne de dons mise en place par l’UNRWA dès janvier va donc continuer. Malgré les fonds déjà levés, il manque encore 217 millions de dollars à l’agence pour clôturer l’année 2018, dont le budget est évalué à 740 millions de dollars. Samedi, son commissaire général, Pierre Krähenbühl, appelait les pays donateurs à combler le déficit restant afin que l’UNRWA poursuive son assistance. La veille, l’Allemagne avait annoncé une hausse« substantielle » de sa contribution à l’UNRWA. Le lendemain, l’Union européenne appelait Washington à reconsidérer sa « décision regrettable ».

La décision unilatérale américaine n’entraînera pas la fermeture de l’agence. « Son mandat sera renouvelé par l’Assemblée générale de l’ONU jusqu’à ce qu’une solution juste soit trouvée à la question des réfugiés palestiniens », rappelle au MondeMatthias Schmale, le directeur de l’UNRWA à Gaza. Le mandat actuel court jusqu’en juin 2020. « Mais on craint que d’autres Etats membres ne suivent les Etats-Unis », poursuit-il. Ce n’est pas encore le cas.

La décision américaine renforce une crise structurelle et financière que l’UNRWA traverse depuis plusieurs années, alors qu’elle est chargée de dispenser ses services à une population réfugiée sans cesse grandissante. Dans le cadre de l’agence, le statut de réfugié palestinien se transmet automatiquement de génération en génération. Lors de sa création en 1949, l’UNRWA fournissait assistance et protection à 750 000 Palestiniens déplacés. Aujourd’hui, elle répond aux besoins quotidiens de 5,3 millions de réfugiés.

Les Etats-Unis, ainsi qu’Israël, reprochent à l’UNRWA de perpétuer le statut et la situation des réfugiés palestiniens. Dimanche, le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a donc salué l’arrêt de la contribution américaine à l’agence : « Les fonds doivent être utilisés pour aider véritablement à la réhabilitation des réfugiés, dont le nombre réel est très inférieur à celui affiché par l’UNRWA », a-t-il rappelé.

Selon les médias israéliens, les Etats-Unis veulent imposer à l’UNRWA une redéfinition du statut de réfugié palestinien, pour le limiter aux personnes en vie au moment de la création de l’agence, soit entre 40 000 et 60 000 personnes. L’objectif serait, à terme, la fermeture de l’agence.

La question du droit au retour

Depuis longtemps, Israël recommande également un transfert progressif des fonds vers d’autres organisations internationales, telles que le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). L’Etat hébreu avait néanmoins prévenu Washington cette année qu’une coupe soudaine et drastique dans le budget de l’agence pourrait mener à une grave crise humanitaire à Gaza, et y renforcer le pouvoir du Hamas qui contrôle l’enclave.

La question des réfugiés est une des plus épineuses dans la résolution du conflit israélo-palestinien, notamment parce qu’elle convoque le droit au retour des Palestiniens, consacré par la résolution de l’ONU votée en 1948. Les gouvernements israéliens s’y sont toujours opposés parce qu’il « entérinerait la fin d’une majorité juive en Israël », explique au Monde l’ancienne députée travailliste, Einat Wilf, dont l’ouvrage sur le sujet vient de paraître (The War of Return, non traduit).

L’UNRWA ne sert qu’« à maintenir vivante l’idée politique du droit au retour », poursuit-elle. Einat Wilf défend ainsi l’opinion très largement admise en Israël que « l’UNRWA est le problème et non la solution » : l’impasse du conflit serait due à la perpétuation du statut de réfugié, qui ne s’annulera qu’en cas de retour des Palestiniens sur les terres dont ils ont été expulsés ou qu’ils ont quittées en 1948, et situées désormais en Israël.

Pour les Palestiniens, le principe même de ce droit n’est pas négociable. « Il ne faut pas non plus s’attendre au retour de tous les réfugiés palestiniens,tempère Ghassan Khatib, analyste et ancien ministre. Beaucoup ne voudront pas rentrer en Israël, d’autres préféreront des compensations ou être naturalisés dans leur pays de résidence. L’OLP peut être flexible sur le nombre de réfugiés admis pour respecter lcaractère juif de l’Etat d’Israël[une majorité juive] mais elle n’abandonnera pas. »

Selon Ofer Zalzberg, analyste au centre de réflexion International Crisis Group, le droit au retour des Palestiniens ne dépend de toute façon pas de l’existence de l’UNRWA. « Même si l’UNRWA ferme, les réfugiés palestiniens pourront toujours s’inscrire dans une autre agence onusienne ou revendiquer leur droit de retour, d’après la résolution 194 ou les accords d’Oslo [signés en 1993 et selon lesquels la question des réfugiés relève du statut final] », précise-t-il. La disparition éventuelle de l’UNRWA ne changera donc pas la nature des négociations, selon l’analyste : « L’OLP revendiquera toujours le droit au retour et Israël continuera de le rejeter. »