Le Soudan accepte de normaliser ses relations avec Israël en échange d’une aide financière américaine (Jean-Philippe Remy – Le Monde)

Les deux processus ont été liés par l’administration Trump en soutien d’Israël et pour renforcer la cohésion entre ses alliés.

L’histoire retiendra que l’un des derniers actes prévisibles de l’administration Trump aura eu lieu au Soudan, un pays qui, jusqu’au 14 décembre 2020, figurait encore sur la liste américaine des Etats soutenant le terrorisme. Mercredi 6 janvier, le secrétaire au Trésor, Steven Mnuchin, a signé avec les autorités de transition, à Khartoum, deux textes ouvrant la voie à d’importants accords. Le premier, paraphé par la ministre par intérim de l’économie soudanaise, Hiba Ahmed, ouvre la voie à un prêt américain de 1 milliard de dollars (800 millions d’euros) accordé au Soudan, lequel pourra, grâce à cette facilité, rembourser une partie de ses impayés auprès des institutions financières internationales (le pays doit 1,6 milliard de dollars à la Banque mondiale, sur une dette totale estimée par le premier ministre, Abdallah Hamdok, à environ 60 milliards), afin d’avoir accès, à nouveau, à des emprunts pour entamer le sauvetage de son économie. « Cette initiative va permettre au Soudan d’avoir de nouveau accès à plus de 1 milliard de dollars de financements annuels de la part de la Banque mondiale pour la première fois en vingt-sept ans », selon un communiqué du ministère soudanais.

Le second texte est une version solennelle de l’engagement pris par le Soudan de normaliser ses relations avec Israël. A la suite de nombreuses pressions, Khartoum officialise son souhait de rejoindre les pays signataires des accords d’Abraham, déjà signés par les Emirats arabes unis et Bahreïn. Les deux documents ne sont pas liés par l’effet du hasard, mais par un rapport de cause à effet. Les deux processus ont été rapprochés depuis le début de l’implication très volontariste de l’administration Trump dans ce dossier. En substance, il était offert au Soudan d’être retiré de la liste des Etats soutenant le terrorisme où il avait été placé en 1993 (avec pour principal effet d’interdire à l’échelle de la planète les transactions internationales en dollars avec Khartoum) en échange d’un sésame pour normaliser des relations avec les institutions internationales. Au passage, le Soudan s’est engagé à verser une somme destinée à financer les compensations pour les victimes d’actes terroristes, pour un montant de 335 millions de dollars, et dont l’origine n’a pas été rendue publique. Des sources évoquent un prêt, ou un don, émanant des Emirats arabes unis.

Mégaprojet de barrage en Ethiopie

Le but de cette grande manœuvre était à la fois de renforcer la politique menée par le gouvernement israélien, mais aussi la cohésion du groupe des alliés de Washington qui compte, aux côtés d’Israël, les Emirats arabes unis et l’Egypte, notamment. Or, l’Egypte s’intéresse en particulier au Soudan, son voisin, parce qu’il lui faut pousser ce pays instable depuis la chute de l’ex-président Omar Al-Bachir à se rapprocher de ses positions dans le dossier du barrage de la Renaissance en Ethiopie. Ce mégaprojet, construit dans l’ouest de l’Ethiopie dans une zone toute proche du Soudan, commande le débit du Nil Bleu et, partant, du Nil, ce que l’Egypte juge menaçant pour son avenir.

Au cours de l’année 2019, Washington s’est saisi de différentes facettes de ce dossier, en le confiant du reste à Steven Mnuchin, ce qui semblait en décalage avec la gestion d’un problème de nature politique. Alors que le Soudan, à l’origine, adoptait une politique de neutralité prudente, la position de Khartoum, au fil des mois et des pressions américaines, a évolué vers celle de l’Egypte, qui veut notamment que soient adoptées des règles pour contrôler le débit du fleuve à partir du barrage selon les niveaux de précipitation. Les autorités soudanaises, initialement, tentaient de conserver de bonnes relations avec les deux autres acteurs du dossier des eaux du Nil. Mais la dégradation de la situation en Ethiopie est aussi venue, dernièrement, entamer cette neutralité. Des affrontements ont eu lieu entre le Soudan et l’Ethiopie le long de leur frontière commune, dans une zone contestée.

Marge de manœuvre

Le Soudan ne cherche pas l’escalade, préoccupées que sont les autorités de transition par les difficultés économiques, avec une inflation à près de 200 % et des files d’attente pour accéder à des denrées de base. La population soudanaise a eu également à souffrir d’inondations importantes en 2020, en plus des effets du Covid-19, dont est morte la principale responsable des négociations secrètes avec Israël, lesquelles avaient précédé les annonces officielles. Car, au sein des autorités de transition, les opinions sur le rapprochement avec Israël sont tempérées par un solide pragmatisme. Pour que survive la transition, le Soudan doit sortir du gouffre économique qui avait été, déjà, l’un des déclencheurs des mouvements populaires ayant, à la suite de l’implication des forces de sécurité et du lâchage de l’ex-président Omar Al-Bachir, conduit au renversement du régime islamiste en 2019.

Certains des dirigeants de la transition ont répété qu’on leur avait tordu le bras pour accepter la normalisation des relations, mais ont vu l’intérêt du pays en priorité. Pour prendre pleinement effet, la normalisation des relations avec Israël devra être ratifiée par un Parlement de transition qui n’a pas encore été formé. Cela laisse une marge de manœuvre. En revanche, les bénéfices engrangés par le Soudan sont aussi réels qu’immédiats. Dans tous les cas de figure, il est impensable que la future administration Biden revienne sur les acquis financiers. Il n’est pas interdit de penser que le Soudan a joué avec habileté du calendrier de l’élection américaine.