«Soudain, le monde éclate…» : le récit tragique de notre envoyé spécial blessé à Mossoul

Le Figaro – Par Samuel Forey


RÉCIT – Notre envoyé spécial en Irak, Samuel Forey, raconte ces heures tragiques du 19 juin au cours desquelles il a perdu trois de ses camarades et confrères.

Envoyé spécial à Mossoul

Je me réveille brutalement d’une nuit courte, d’un sommeil confus, empli des rumeurs de la guerre, les coups sourds des bombardements, le crépitement sec des armes à feu. La bataille de Mossoul gronde à moins d’un kilomètre, au cœur du dernier réduit tenu par l’État islamique. La vieille ville, chaudron brûlant de combats furieux, entrelacs de ruelles tortueuses, de maisons de guingois, toutes différentes – le repaire des quelques centaines de djihadistes qui continuent le combat.

À 5 h 30, le jour entre déjà dans la petite pièce d’une maison bourgeoise, réquisitionnée par le lieutenant-colonel d’état-major Mohannad el-Tamimi. C’est le chef du premier bataillon de la 1re brigade des Iraqi Special Operations Forces, Isof-1, les forces spéciales irakiennes. Unité historique, héritière du 36e bataillon, dont le chiffre figure toujours fièrement sur les blindés de l’unité. Le premier corps de commandos irakiens, formé par les bérets verts américains, après la chute de Saddam Hussein en mars 2003.

Unité d’élite parmi les unités d’élite, le bataillon a commencé la veille l’ultime assaut pour enlever le dernier bastion des djihadistes. «Journée de malheur. Il y avait des djihadistes partout. On a avancé de cent mètres. C’est une toute nouvelle bataille qui commence», avait lâché le lieutenant-colonel Mohannad, la moustache en croissant de lune, le corps solide, maculé d’éclats sombres, stigmates de l’explosion d’une roquette à quelques mètres de lui, en mars dernier.

Il a été rappelé par l’état-major, interrompu dans sa permission alors qu’il était censé récupérer de ses blessures. Le major Salam, chef de l’autre bataillon des Isof-1, est, lui aussi, rentré plus tôt d’un séjour de formation aux États-Unis. Combattants redoutables, officiers raffinés, éternels rivaux, Mohannad et Salam s’apprêtent à rejouer la rivalité Patton-Montgomery dans la vieille ville. Et délivrer l’Irak d’une bataille qui n’en finit pas – elle dure maintenant depuis huit mois.

Véronique Robert. Collaboratrice d' Envoyé spécial sur France 2, elle venait de signer pour Paris Match une enquête sur les djihadistes français en Irak.  » Lire son portrait
Véronique Robert. Collaboratrice d’ Envoyé spécial sur France 2, elle venait de signer pour Paris Match une enquête sur les djihadistes français en Irak.

Nous sommes ce matin aux côtés de ces troupes de choc, prêts à couvrir l’assaut final. Cet accès exceptionnel a été grandement facilité par Véronique Robert, journaliste, consultante, qui aimait le combat, les combattants, et le Chanel Numéro 5 – «quoi d’autre?». Elle promenait sa silhouette fine, son teint hâlé et ses cheveux blond éclatant – qui lui avaient valu le surnom de Banane chez les soldats – au plus près du feu. Sa ténacité d’acier était peut-être sa plus grande qualité, ou, c’est selon, son plus grand défaut. Elle entretenait des contacts exceptionnels parmi les militaires français et irakiens, qui lui ouvraient des portes à beaucoup fermées. Elle avouait un âge qu’elle ne faisait pas, 55 ans.

Nous avons joint nos forces. Alliances temporaires et courantes parmi les journalistes, fondées sur les services rendus et les intérêts communs. Elle voulait enquêter pour «Envoyé spécial» sur la traque des djihadistes français à Mossoul. Je voulais finir cette bataille avec la meilleure des unités irakiennes. J’avais suivi cette reconquête pas à pas, quartier par quartier, semaine après semaine. C’était l’aboutissement de trois ans de couverture de la guerre contre l’État islamique. J’étais arrivé pour la première fois en Irak en juin 2014, quand les djihadistes s’étaient emparés de Mossoul.

C’est à cette époque-là que j’ai rencontré Bakhtiyar Haddad. Après avoir longtemps travaillé au consulat de France au Kurdistan irakien, il revenait au métier de fixeur. Le fixeur traduit, ouvre des portes, trouve des contacts, prépare des missions, décrypte la situation. Gars solide, hâbleur, fils d’intellectuel, voyou d’Erbil au coup de poing facile, footballeur au pied d’or, calligraphe éclairé, excellent traducteur, toujours avide d’apprendre, il mettait un point d’honneur à faire valoir son honneur et son courage. Malheur à l’audacieux qui chatouillait sa sensibilité d’écorché. Ou à l’inconscient qui éraflait sa légendaire Mercedes.

L’amitié fut longue à se forger. Elle était devenue d’autant plus forte, soudée dans des cavalcades au plus près des combats, pour échapper aux tirs, aux mortiers, aux roquettes, en s’épaulant dans les courses. On se retrouvait le soir sur les canapés miteux des maisons réquisitionnées, à parler des heures de batailles et d’amours, à rêver à l’après-Mossoul. Et à repartir le lendemain à la première heure au plus près de l’action, comme des vulcanologues s’aventurent au plus près des cratères en éruption. Signe de la confiance qu’il m’accordait, je crois être l’un des rares à avoir conduit sa Mercedes. Il y a des frères dont on est moins proche.

Véronique Robert avait reçu le renfort de Stephan Villeneuve, cameraman expérimenté, rond de corps et de caractère, arrivé la veille et auprès de qui je me réveillai, ce matin-là. On avait très vite fait connaissance. Il s’était renseigné tout aussi rapidement, tout en faisant preuve d’une remarquable humilité: «Au Moyen-Orient, il faut tout réapprendre à chaque conflit. C’est toujours pareil, et c’est toujours différent.» Véronique, Stephan, Bakhtiyar et moi étions tous d’accord: on y va doucement, on prend nos marques.

Stephan Villeneuve. Journaliste reporter d'images passionné par son métier, il était parti à Mossoul pour Envoyé spécial rejoindre Véronique Robert.  » Lire son portrait
Stephan Villeneuve. Journaliste reporter d’images passionné par son métier, il était parti à Mossoul pour Envoyé spécial rejoindre Véronique Robert.

Un thé à peine avalé, nous partons vers la vieille ville dans un blindé du 36e. Mossoul, à 6 heures, s’éveille, vide et silencieuse. La guerre a ses bruits, elle a aussi ses silences. Elle chasse la vie comme un feu de forêt chasse la faune et détruit la flore. Qu’elle cesse un instant et le silence s’installe, immense et souverain.

D’étape en étape, nous nous approchons. L’habitat se fait plus dense, les ruelles plus étroites, comme un taillis épais. Il faut descendre du blindé. Les véhicules ne peuvent entrer dans la vieille ville. Stephan et moi ouvrons le chemin, en accompagnant une escouade de la 36e. D’une ruine à l’autre, nous avançons vers un bâtiment dont il ne reste que le squelette: une ancienne école, avec deux toits de béton armé. Nous nous installons dans l’atrium. Au-delà, c’est la vieille ville, enfin.

L’abri est solide. Il accueille très vite une centaine de combattants, qui rayonnent par escouades, les démineurs en premier, pour libérer la zone au-devant d’eux. À 7 heures, l’attaque commence, coordonnée par le major Raji Zaghir Abd, carte interactive en main: «Inspectez maison par maison. Allez-y doucement. Donnez régulièrement vos positions.» Les unes après les autres, les escouades s’aventurent dans la vieille ville, moins comme des combattants à l’assaut que comme des explorateurs à la découverte d’un monde à la renverse, étrange et dangereux. Sous leurs pieds, devant eux, un monceau de gravats, de parpaings, de tôles, les escaliers expulsés dans les rues, les voitures projetées dans les maisons, un labyrinthe balayé par un cataclysme.

L’attaque déclenche une riposte. Les djihadistes accablent l’école de leur feu. Mortiers, roquettes, tirs s’abattent sur le parpaing. À l’abri dans l’atrium, il faut attendre que l’orage passe. Je sympathise avec Stephan: «Bienvenue à Mossoul. Ça tangue, hein?» Il me prête son Nikon. On se raconte nos souvenirs de guerre. Il me parle de ses enfants. La grande affaire, dans l’école en ruines, est de trouver un endroit propre pour s’asseoir. Un officier s’arrange un lit avec des matelas poussiéreux et s’endort sous la mitraille.

Bakhtiyar Haddad. Journaliste et fixeur kurde irakien, il travaillait depuis quatorze ans pour les reporters étrangers en déplacement en Irak.  » Lire son portrait
Bakhtiyar Haddad. Journaliste et fixeur kurde irakien, il travaillait depuis quatorze ans pour les reporters étrangers en déplacement en Irak.

La riposte en déclenche une autre. Les mouvements des djihadistes sont arrêtés par des frappes aériennes de plus en plus proches. Un sifflement, un coup sourd, d’une puissance terrifiante, qui fait vibrer l’air et pleuvoir une avalanche de débris. Le cœur s’accroche, s’inquiète un peu, mais tient bon. À la furie des djihadistes, s’oppose l’approche méthodique des forces spéciales.

Au bout de quatre longues heures, le feu se calme. Les soldats irakiens ont libéré une petite zone devant eux. Ils nous proposent de suivre une escouade pour nous y aventurer. Nous sortons dans la cour de l’école, franchissons un portail déglingué qui tient sur un mur défoncé. Et pénétrons dans la vieille ville.

D’un bond à l’autre, nous découvrons un univers dantesque. Avancer dans ce chaos n’a jamais été aussi complexe et dangereux. Auparavant, les djihadistes attaquaient à coups de voitures-suicides, ces bombes roulantes jetées sur les troupes. À présent, l’explosif qu’ils ne peuvent placer dans les véhicules se retrouve dans des mines artisanales qui sautent au moindre contact. Nous avançons pas à pas. Deux, trois, quatre, cinq maisons. La ligne de front se rapproche, et avec elle le danger. D’un commun accord, nous décidons de rebrousser chemin.

Nous remontons le chemin, une maison après l’autre, en communiquant nos positions aux soldats irakiens. Dernière maison, le mur de l’école, ensuite la cour. Elle est exposée au feu des snipers. Il faut s’abriter derrière une guérite accolée à l’atrium. Des soldats irakiens sont derrière, à l’abri dans le hall de cette école où nous avions passé la matinée. Ils nous saluent. Un trou a été percé dans le mur de la guérite. Devant, un tas de pierres. Je pénètre dans la guérite par cette ouverture. Bakhtiyar dit: «Attention Samu, c’est peut-être miné», et le monde éclate.

Un mur d’air, de chaleur et de débris vient à ma rencontre, me frappe, m’assourdit, m’aveugle. Dans la guérite, je titube. Je m’efforce de ne pas trop bouger – il y a peut-être d’autres mines, autour. La conscience hurle, la douleur vient. Je crois la peau de mon visage arrachée. Puis, un flot de sang coule dans mes yeux et les réveille. La vue revient, pour ne voir qu’un monde de poussière. Dans mes oreilles, le sifflement cesse.

À travers la poussière et le voile de mes yeux râpés, je distingue mes camarades à terre, devant la guérite. Inconscients, les chairs brûlées, déchirées. Je hurle, en arabe: «Trois journalistes, français, blessés!» Un soldat vient à ma rencontre. Il me sort de la guérite. Je retrouve l’atrium de l’école. On me montre les blindés. Je marche vers l’un d’eux. Je monte. On part.

Cinq minutes plus tard, j’arrive au premier poste médical avancé. Je retrouve une amie, une infirmière américaine, Alex Potter, qui m’apparaît comme un ange avec l’accent du Midwest. «Toi, ça va. Il y en a d’autres?», me demande-t-elle. Pendant qu’on me bande sommairement le visage, je lui explique. Un infirmier dit: «Calme-toi, tu as trompé la mort, aujourd’hui.» Je pense à mes camarades. Ont-ils trompé la mort, eux aussi?

Je les vois arriver. Ils sont installés sur des civières. Ça va mal. Il faut les évacuer. Je monte dans une ambulance avec Véronique. Alex, l’infirmière, lui maintient la tête. De ma main droite, je tiens la bouteille à oxygène. Dans ma main gauche, celle de Véro. À chaque cahot, elle y enfonce ses ongles parfaitement manucurés, le visage déformé par la douleur. Elle est consciente. Je lui dis: «Ça va aller. On est bien soignés.» Le chauffeur de l’ambulance ouvre le passage en tirant des coups de feu en l’air.

Deuxième poste médical avancé, géré par la coalition menée par les États-Unis, à dix kilomètres au sud de Mossoul. Je tiens à marcher seul vers mon lit. On m’y allonge, on me déshabille. À part mes yeux qui brûlent, tout va bien. Quelques shrapnels dans la peau, sur le bras gauche et le visage. Mon téléphone vibre sans cesse. On m’appelle. Un ami. Il me dit: «Bakhtiyar est mort.»

Ma conscience hurlait ; elle pleure, à présent. J’ai perdu un frère.

À côté, on s’affaire autour de Stephan. Ça va très mal. Des amis journalistes arrivent. Ils prennent mon gilet pare-balles, je garde mon sac. Je suis héliporté vers une base américaine. Dans l’hélicoptère, Stephan, le visage bandé, entouré d’infirmiers. Sanglé sur un siège, je vide haine, colère et tristesse sur ce qui vient de se passer. Le souffle des pales me jette au visage un air chargé de chaleur, de poussière, de fumée et de mort – le parfum de Mossoul, qui s’éloigne.


Emportés par leurs blessures

Stephan Villeneuve n’a pas passé pas la nuit. Le cameraman est décédé le soir du 19 juin au Baghdad Diplomatic Security Center, un complexe hospitalier à proximité de l’aéroport de la capitale irakienne. Stephan Villeneuve, Véronique Robert, journalistes pour l’émission «Envoyé spécial», et moi-même y avons été héliportés après avoir été touchés par une mine artisanale dans la vieille ville de Mossoul.

Le corps de Bakhtiyar Haddad, notre fixeur, mort dans les premières minutes qui ont suivi l’explosion, a été ramené à Erbil, capitale du Kurdistan irakien, sa ville de naissance.

Tout de suite pris en charge, très vite intégrés dans le dispositif médical de la coalition anti-Daech menée par les États-Unis, nous avons reçu le meilleur traitement possible. Véronique Robert, la plupart du temps consciente, a tenu longtemps. Elle a fini par succomber à ses blessures après son transfert en transport médicalisé à l’hôpital Percy, dans la région parisienne.

Le corps de Stephan Villeneuve est actuellement rapatrié en France. Le journaliste sera élevé au rang de chevalier de la Légion d’honneur à titre posthume.