« Sortir du chaos » : Gilles Kepel en analyste et témoin de la dévastation du Moyen-Orient (Alain Frachon – Le Monde)

Le spécialiste de l’islam et du monde arabe brosse le tableau de l’histoire contemporaine d’une région perpétuellement en guerre. Puissant.

Moyen-Orient, automne 1973. Du 6 au 26 octobre, Israël ­repousse in extremis l’offensive de ses voisins égyptien et syrien. Le monde ne le sait pas encore, mais bientôt il y aura la paix entre l’Etat hébreu et l’Egypte, et la guerre du Kippour restera comme le dernier des affrontements grand format entre Tsahal et les armées arabes. A ce jour, il n’y en a pas eu d’autres.

Le Caire et Damas voulaient recouvrer des territoires perdus lors des précédents conflits avec, en toile de fond, cette ligne de fracture datant de 1948 : le conflit entre Israël et les Palestiniens – la grande cause du monde arabe. Les experts parlaient de la « centralité stratégique » du conflit israélo-palestinien. Il commandait, croyait-on, l’avenir d’une région dont le monde dépendait pour sa ­consommation en pétrole et qui formait un ensemble d’autant plus explosif qu’il était l’un des théâtres de la guerre froide.

Moyen-Orient, automne 2018. A Washington comme à Moscou, en Europe et dans le monde arabe, on salue le premier anniversaire de la victoire sur ce proto-Etat djihadiste qu’était l’organisation Etat islamique (EI). Un coup dur, sinon définitif, a été porté à cette mouvance multiforme qui, depuis trop longtemps, ravage le Moyen-Orient et a aussi frappé l’Europe, les Etats-Unis, la Russie et d’autres.

Terrain, érudition et passion

Au prix d’immenses destructions, EI a été chassée de ses « capitales », Mossoul, en Irak, en juillet 2017, et Rakka, en Syrie, en octobre suivant. Aujourd’hui, la Syrie commence à sortir, détruite, de sept ans de guerres à entrées multiples ; l’Irak émerge de dizaines années de guerres intérieures et extérieures. Le conflit israélo-palestinien a été marginalisé. Une nouvelle ligne de fracture saigne la région : elle épouse la vieille querelle qui divise l’islam entre sunnites (majoritaires) et chiites – avec deux théocraties comme chefs de file, l’Arabie saoudite pour les premiers, l’Iran pour les seconds. Le pétrole du Golfe a perdu en importance.

Que s’est-il passé ? Pourquoi le Moyen-Orient de 2018 ne ressemble-t-il plus en rien à celui de 1973 ? Réponse : plus de quarante ans de conflits, d’interventions étrangères et de tragédies intérieures, que Gilles Kepel raconte avec maestria dans son nouveau livre, Sortir du chaos. Il fallait un homme de terrain, d’érudition et de passion pour restituer dans toute sa complexité ces décennies de drames moyen-orientaux. Kepel est ici dans sa « circonscription », ce monde arabo-islamique qu’il sonde depuis quarante ans, justement. Son parcours professionnel se confond avec la séquence des évé­nements qu’il relate – vaste synthèse ­d’histoire contemporaine et d’histoires personnelles.

Kepel détricote l’écheveau des événements intérieurs et extérieurs à la région – occupation soviétique de l’Afghanistan, fin de la guerre froide… – qui ont fait le Moyen-Orient d’aujourd’hui. Son point de départ est la période 1973-1979. Elle voit « le crépuscule du nationalisme arabe » laïcisant, pour cause d’échecs répétés, et, corollaire, « l’engorgement de l’espace politique par le religieux ». Commence alors l’histoire parallèle de deux forces profondes qui vont finir par entrer en collision pour se disputer la prépondérance régionale.

Porté par les pétrodollars et l’expansion du saoudo-wahhabisme, musclé au fil de la guerre contre l’URSS en Afghanistan, relancé par les interventions américaines dans le Golfe, l’extrémisme politique sunnite va, au fil des ans, donner naissance au djihadisme d’Al-Qaïda et de l’EI. En face, la révolution iranienne de 1979 va faire de l’islam politique chiite l’instrument de la pénétration du vieil ennemi perse en terre arabe.

Quelques signes d’optimisme

On schématise. Kepel dégage de grandes lignes de force, mais il module, il nuance. « Printemps arabes », montée en puissance de la Turquie, dévastation irakienne, insurrection syrienne pervertie par le couple infernal djihadisme-terrorisme d’Etat à grande échelle : Kepel entre dans les contradictions d’une histoire qui n’en manque pas. La région est le paradis du « en même temps ». Et c’est là qu’apparaissent quelques signes d’optimisme, dans le récit des divisions internes au « camp » sunnite et au « camp » chiite, ou dans l’exposition des intérêts souvent convergents de la Russie et des Etats-Unis. Quelque peu sonné, mais moins ignorant, on referme ce livre sur une note d’espoir : le Moyen-Orient de demain pourrait échapper à un autre demi-siècle de tragédies.