Le sombre pacte de Nétanyahou avec l’extrême droite (Piotr Smolar – Le Monde)

Avant les élections législatives du 9 avril, le premier ministre israélien a abattu l’interdit qui isolait les héritiers du rabbin Meir Kahane, regroupés au sein du petit parti Force juive, explique le correspondant du « Monde » à Jérusalem, Piotr Smolar.

Benyamin Nétanyahou a levé un tabou, dans un geste qui en dit autant sur lui que sur l’époque. Pour éviter la fragmentation de la droite avant les élections législatives du 9 avril, et alors qu’il se retrouve visé par une triple procédure d’inculpation, « Bibi » a abattu l’interdit qui isolait les héritiers du rabbin Meir Kahane. Racistes, suprémacistes, regroupés au sein du petit parti Force juive (Otzma Yehudit), ils constituent, aux yeux du premier ministre, un appoint suffisamment important en vue d’une future coalition pour qu’il les pousse dans les bras du Foyer juif, la formation de la droite nationale religieuse. Peu importe qu’ils obtiennent un élu ou aucun. La manœuvre de M. Nétanyahou a suscité une vive émotion, au sein de l’opposition et dans la diaspora américaine.

Le parti xénophobe a essayé de polir son langage, mais l’essentiel est là : une théocratie entre la Méditerranée et le Jourdain

« Avec l’amour d’Israël, nous triompherons ! », clame le dépliant de Force juive. Il n’y a pas que de l’amour dans son contenu. Le parti xénophobe a essayé de polir son langage, mais l’essentiel est là : une théocratie entre la Méditerranée et le Jourdain. La Torah représente « la Constitution, le mode de vie et les principes éthiques » du peuple d’Israël. Les valeurs juives sont placées au-dessus de « l’universalisme », soit les droits de l’homme. « Comme la nation juive est rentrée à Sion, les ennemis d’Israël devront retourner dans leurs pays d’origine », est-il écrit. Traduire : les Arabes dehors. Et la prospérité suivra. « Des milliards de shekels afflueront dans l’économie en résultat de la baisse des dépenses de sécurité, en raison de l’extirpation de l’ennemi de nos rangs »,promet-on.

Force juive propose d’étendre la souveraineté israélienne « à tous les territoires de la Terre d’Israël libérés pendant la guerre de Six-Jours », en 1967. En somme, il s’agirait d’annexer la Cisjordanie, voire Gaza. Le parti veut aussi appliquer cette souveraineté sur le mont du Temple (esplanade des Mosquées pour les musulmans), dans la vieille ville de Jérusalem-Est. Une mesure qui soulèverait la rue palestinienne et provoquerait des troubles graves dans le monde musulman.

Kach, une formation interdite en 1988

Le chef de file de Force juive, Michael Ben-Ari, a déjà été député entre 2009 et 2013. Il s’inscrit dans la lignée de Meir Kahane, le père du parti Kach, classé organisation terroriste par le département d’Etat américain. Cette formation était entrée à la Knesset en 1984, avant d’être interdite en 1988 en raison de son racisme exacerbé. Le parti Kach promouvait une ségrégation stricte et l’expulsion des Palestiniens, après l’annexion de la Cisjordanie et de Gaza. Il pensait que démocratie et Etat juif étaient incompatibles. Son obsession était les relations sexuelles entre les Arabes et les Juifs, et il réclamait une interdiction stricte des mariages mixtes.

« Nétanyahou a profané le nom d’Israël »

Pour comprendre le kahanisme, il faut se projeter dans les rues de New York, à la fin des années 1960. La communauté juive découvre Meir Kahane. Celui-ci lance des patrouilles de rue pour protéger les siens dans des quartiers exposés aux tensions raciales. La Ligue de défense juive était née. Intolérant, adepte de la méthode forte, Kahane épouse aussi la cause des juifs d’URSS. « Plus que tout autre, Kahane a lu nos âmes adolescentes, il nous a aidés à faire la synthèse entre Auschwitz, Jérusalem et Berkeley », a résumé Yossi Klein Halevi dans un texte de blog, publié récemment par le Times of Israel. Celui-ci comptait parmi les fidèles de Kahane. Aujourd’hui, cet écrivain, auteur notamment de Letters to My Palestinian Neighbor, défend le dialogue et la paixC’est avec effarement qu’il a assisté, en ce début de campagne électorale, au blanchiment des héritiers du rabbin violent par le premier ministre. « Il a profané le nom d’Israël », a conclu Yossi Klein Halevi au sujet de « Bibi ».

Après l’interdiction du parti Kach puis le massacre (29 morts) commis en 1994 par l’un de ses cadres, Baruch Goldstein, au caveau des Patriarches à Hébron, les partisans de Kahane ont été relégués aux marges nauséabondes. Ils ont privilégié le champ associatif, en développant un réseau de petites organisations extrémistes au financement opaque. Depuis leurs noces politiques récentes avec le Foyer juif, ils bénéficient d’une exposition médiatique inespérée. Quand Kahane montait à la tribune de la Knesset en 1984, les autres députés sortaient. Aujourd’hui, ses descendants sont courtisés. Mais plusieurs partis d’opposition ont déposé un recours devant la Commission électorale centrale pour interdire Force juive.

Effacement des normes morales

Les protestations contre la manœuvre de M. Nétanyahou ne doivent pas masquer une forme de continuité. La courte échelle qu’il a offerte à Force juive a été précédée par quatre années d’alliance avec le Foyer juif, offrant une influence énorme aux représentants des colons religieux. Naftali Bennett a pu piloter le ministère de l’éducation, tandis qu’Ayelet Shaked a conduit une révolution conservatrice dans la magistrature, comme ministre de la justice. Le député Bezalel Smotrich, lui, a présenté d’innombrables textes visant à appliquer la loi israélienne civile en Cisjordanie, afin d’avancer vers l’annexion.

Et que reste-il du Likoud historique ? Une vaste majorité des ministres sortants sont opposés à la solution de deux Etats avec les Palestiniens et justifient tous les abus de l’occupation. Les propos des responsables de droite au sujet des « infiltrés », les migrants arrivés en provenance d’Erythrée et du Soudan à la fin des années 2000, étaient souvent xénophobes. Les lignes ont bougé, les normes morales se sont effacées. Les discours électoraux stigmatisant la minorité arabe sont monnaie courante. Le blanchiment de Force juive n’est pas une rupture dans le parcours politique de M. Nétanyahou ni dans l’évolution de la droite israélienne. Il est la conclusion de leur longue dérive identitaire.