En soixante-dix ans, Israël a construit une économie robuste mais inégalitaire (Marie de Vergès – Le Monde)

L’Etat hébreu, né officiellement en mai 1948, est confronté à de fortes disparités de revenus et de niveau de vie.

Officiellement né le 14 mai 1948, Israël a matière à célébration pour son soixante-dixième anniversaire : une croissance solide (3,4 % en 2017), un chômage au plus bas (4,2 % de la population active), des finances publiques saines et une réputation d’excellence mondiale dans les technologies. Des prouesses remarquables pour un pays en état de guerre presque permanent, faiblement doté en ressources naturelles et dont l’économie faillit s’effondrer, dans les années 1980, sous le coup d’une hyperinflation.

« On peut marquer un temps d’arrêt et regarder en arrière avec satisfaction », louait, il y a quelques semaines, Karnit Flug, la gouverneure de la Banque d’Israël. Parmi les plus belles réussites figure sans conteste le savoir-faire développé par l’Etat hébreu dans le domaine de l’innovation. L’an dernier, les levées de fonds des firmes technologiques nationales ont atteint un niveau record (5,24 milliards de dollars, soit 4,4 milliards d’euros).

Au Nasdaq, la Bourse des valeurs technologiques américaines, ce pays de seulement 8,5 millions d’habitants se classe troisième, derrière les Etats-Unis ou la Chine, en matière de sociétés cotées. Les géants de la high-tech américaine sont d’ailleurs solidement implantés en Israël : d’Intel à Google ou Facebook, pas une multinationale qui n’ait son centre de recherche (R&D) et son incubateur entre Tel-Aviv (ouest) et Haïfa (nord).

« Globalement, si l’on regarde sur 70 ans, c’est une “success story” », estime l’économiste Eytan Sheshinski. Au rang des faits les plus marquants, ce professeur à l’université hébraïque de Jérusalem cite l’absorption réussie de centaines de milliers d’immigrants. Ceux de l’ex-URSS, venus en masse à partir de la fin des années 1980 et souvent très diplômés, jouèrent un rôle déterminant dans l’établissement d’un Israël de la connaissance.

Nombreux laissés-pour-compte

Le sous-investissement dont souffre le pays dans l’éducation et les infrastructures pèse sur la productivité, environ 30 % plus basse que la moyenne des pays européens

« Nos performances ont de quoi nous rendre fiers, mais il ne faut pas se leurrer, de gros nuages pointent à l’horizon », nuance pourtant M. Sheshinski. Un avis de gros temps lié au sous-investissement dont souffre le pays dans l’éducation et les infrastructures, et qui pèse sur la productivité, environ 30 % plus basse que la moyenne des pays européens.

Dans son dernier rapport consacré au pays, publié mardi 1er mai, le Fonds monétaire international (FMI) exhorte les autorités à dépenser davantage pour remettre les infrastructures au niveau. Pour l’anecdote, les routes d’Israël sont les plus congestionnées parmi les économies avancées, trois fois plus que la moyenne des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Plus inquiétantes encore, les carences socio-économiques dessinent un Israël à deux vitesses, où les laissés-pour-compte sont nombreux. « Il y a la nation start-up, avec ses universités de pointe, mais il y a aussi toute une population qui ne reçoit pas les outils pour pouvoir prendre part à cette économie », alerte Dan Ben-David, président de l’Institut Shoresh pour la recherche socio-économique et professeur à l’université de Tel-Aviv.

Ce décrochage résulte largement des disparités au sein du système scolaire, avec des enfants ultraorthodoxes et arabes israéliens recevant trop souvent « une éducation digne du tiers-monde », se désespère M. Ben-David. Or ces deux communautés constitueront la moitié de la population israélienne d’ici à 2060. Déjà, les classements internationaux liés aux performances scolaires placent régulièrement Israël en queue de peloton des pays industrialisés.

La high-tech, apanage d’un petit club de privilégiés

Ces faiblesses se répercutent sur le marché du travail, avec des populations sous-employées et peu productives. Résultat, les inégalités de revenu et de niveau de vie atteignent des niveaux stratosphériques. Quant au taux de pauvreté (18,6 %), il est le plus élevé au sein de l’OCDE. Une situation renforcée par la cherté de la vie en Israël, où les salaires ont stagné ces dernières années, tandis que le prix des logements explosait. Aujourd’hui, 50 % de la population ne paie pas d’impôt sur le revenu, faute de moyens.

A côté, la scène high-tech est de plus en plus souvent dépeinte comme l’apanage d’un petit club de privilégiés aux salaires mirobolants : moins de 10 % de la population active travaille pour le secteur. Si rien ne change à l’avenir, ses performances risquent d’être mises en péril par une pénurie de main-d’œuvre qualifiée. D’ores et déjà, les entreprises s’alarment du déficit d’ingénieurs et de programmeurs.

A moins de parvenir à réduire de manière significative les écarts entre les différents segments de la population, « la croissance et la stabilité pourraient être ébranlées dans les décennies à venir », mettait en garde le FMI dans son dernier rapport.

« Lors de ses premières années, le pays manquait de tout, même de quoi manger. Pourtant, nos parents ont construit des routes, des écoles, des universités, tout ce qui a constitué le fondement de nos succès d’aujourd’hui, décrit Dan Ben-David. Aujourd’hui, nous sommes beaucoup plus riches, mais nous ne dépensons pas comme il faut pour assurer la cohésion de la société. Il faut changer, et vite, si nous ne voulons pas régresser. »