«La société israélienne est fragmentée» (Thierry Oberlé – Le Figaro)

Perle Nicolle-Hasid* a mené des enquêtes de terrain sur les processus conduisant à la radicalité palestinienne et israélienne.

Ancienne porte-parole de l’armée, Perle Nicolle-Hasid est sociologue à l’université hébraïque de Jérusalem et à l’institut Truman pour la paix.

LE FIGARO.- Quel rôle jouent les divergences autour de la religion dans la campagne électorale ?

Perle NICOLLE-HASID. – Il n’y a pas deux camps homogènes et opposés se faisant face. Il existe des dissensions internes chez les uns et les autres. Les ultraorthodoxes et les religieux sionistes ont des divergences profondes. Et il y a une différence très marquée entre le libéralisme antireligieux d’un Avigdor Lieberman, le leader russophone du parti Israel Beitenou, et celui des laïcs que l’on trouve au centre gauche dans le parti de Benny Gantz et Yair Lapid. Dans les années 1990, deux camps plus unis s’affrontaient. L’un était religieux nationaliste et l’autre plutôt libéral et laïc. Les libéraux étaient pour une solution à deux États au conflit israélo-palestinien. Les autres contre. Yitzhak Rabin, le signataire des accords d’Oslo, a été assassiné en 1995.

Depuis, la société israélienne a beaucoup évolué au point qu’on ne peut plus la considérer au travers de ce seul prisme. Elle est toujours hétérogène mais on constate un morcellement et des lignes de fractures qui ne se superposent plus forcément. Du coup, des alliances d’intérêt sur certains sujets apparaissent entre les représentants de camps a priori opposés sur d’autres sujets. Elles permettent à Avigdor Lieberman, qui représente une droite très décomplexée et au camp libéral plutôt à gauche qui dénonce l’accès des religieux à beaucoup de budgets de l’État, de se rapprocher sur la question de la place de la religion dans la nation.

«Benyamin Nétanyahou se présente sous le paravent de sa politique extérieure et joue sur un projet d’annexion d’une partie de la Cisjordanie»

Que disent ces polémiques sur l’état de la société israélienne?

Les clivages sont ceux d’une société fragmentée. Les lignes de rupture sont activées ou désactivées en fonction des intérêts politiques du moment entre différents groupes autour de thèmes qui vont mobiliser les Israéliens. Durant cette campagne, la question des transports publics le jour du shabbat a été récurrente et certains maires de droite ou de gauche se sont adressés à leur population laïque pour les mobiliser autour de cet aspect de leur identité. Pour sa part, Benyamin Nétanyahou se présente sous le paravent de sa politique extérieure et joue sur un projet d’annexion d’une partie de la Cisjordanie. Il veut apparaître en champion des relations avec Trump et Poutine, alors que les autres parlent des transports publics et du rôle du rabbinat dans les mariages.

Le parti Force juive, qui défend des thèses suprémacistes juives et messianiques, pourrait faire son entrée au Parlement. Comment expliquez-vous cette percée?

L’existence d’un parti comme Otzma Yehudit, «Force juive», n’est pas nouvelle. Ce sont les descendants idéologiques des kahanistes d’autrefois. La tendance politique du rabbin Kahane a déjà été représentée à la Knesset avant qu’elle soit déclarée illégale. Elle pose toujours problème, mais cela n’empêche pas un dirigeant politique comme Benny Gantz de participer à une conférence dans laquelle s’exprime le leader d’Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, même si les positions de ce parti choquent une partie non négligeable des Israéliens.

La radicalité des kahanistes interroge sur ce qui se passe aux marges du sionisme religieux où beaucoup se posent la question de la nature d’Israël en tant qu’«État juif». Après avoir renoncé à des parties du territoire de l’Israël biblique, Israël peut-il être encore considéré comme le vecteur d’une rédemption divine? Ces questions se sont amplifiées depuis le désengagement israélien de Gaza en 2005. Une jeunesse militante considère l’État d’Israël comme le sujet principal de l’histoire juive, mais le remet en question. Leur critique va au-delà de la seule question territoriale et touche notamment aux sujets de société.

«Une jeunesse militante considère l’État d’Israël comme le sujet principal de l’histoire juive, mais le remet en question. Leur critique va au-delà de la seule question territoriale »

Alors que la gauche s’est recentrée autour de questions de politique intérieure, les religieux sionistes ont fait de même sur des questions théologiques et politiques qui les engagent dans la vie quotidienne. Les plus radicaux d’entre eux sont représentés par Otzma Yehudit qui a une parole d’extrême droite, très agressive sur la question du transfert des Palestiniens, de l’avenir de la Cisjordanie, et sur des sujets ayant trait au régime qui doit exister en Israël. Ils sont aussi représentés par la coalition Yamina d’Ayelet Shaked, qui est issue de l’union des partis de droite religieux nationalistes.

Le positionnement d’Otzma Yehudit correspond à un électorat favorable à l’instauration d’une théocratie. Ses partisans rejettent la culture israélienne laïque et moderne. Le sionisme religieux est par essence messianique, comme l’est le sionisme laïque qui est un mouvement de libération nationale. Ce dernier était perçu comme l’avancée vers une utopie, une renaissance. Cela fait partie de l’aventure que représente Israël pour les Juifs. D’une certaine manière, Otzma Yehudit vient poser la question de cette société idéale avec sa vision suprémaciste juive.