Six mois pour revoir l’accord sur le nucléaire iranien (Isabelle Lasserre – Le Figaro)

Joe Biden a promis de régénérer le texte négocié en juillet 2015 avec Téhéran.

C’est peut-être la dernière opportunité de faire revenir le dossier nucléaire iranien dans la diplomatie. L’arrivée d’une nouvelle Administration américaine, qui pourrait réintégrer le JCPOA, l’accord de 2015 quitté par Donald Trump, a fait renaître l’espoir de régler par un compromis ce sujet qui empoisonne les relations internationales depuis 2003.

C‘est pour déminer le terrain et trouver les moyens de rassembler à nouveau l’Iran et les États-Unis autour d’une table de négociations que la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, le groupe E3 qui pendant quatre ans a porté à bout de bras le JCPOA pour le maintenir en vie malgré les coups portés par Washington et Téhéran, se réunissent lundi au niveau ministériel. Parfois, les succès diplomatiques sont affaire de résistance. Et même si le résultat se lit surtout en creux, l’acharnement dont a fait preuve l’Europe pour sauver le JCPOA a été un succès. «Nous avons eu quatre années pas naturelles, dominées par les passions. Nous avons hâte de retrouver nos amis américains», résume un diplomate allemand.

Mais si les négociations ayant mené à la signature du JCPOA en juillet 2015 ont été l’un des combats les plus difficiles de la diplomatie européenne, le défi qui attend la communauté internationale pour empêcher que l’Iran ne se dote de la bombe nucléaire, tout en préservant la région d’une nouvelle guerre, est de même nature herculéenne. Car même si personne ne conteste l’échec de la stratégie de pression maximale de l’Administration Trump, sur les questions nucléaires comme sur la stabilité régionale, le dossier reste mal engagé…

Joe Biden a promis de revenir dans l’accord, et donc de lever les sanctions américaines, mais seulement si l’Iran respecte à nouveau ses engagements internationaux. Le président élu a aussi prévenu qu’il serait plus exigeant que Barack Obama ne le fut en 2015 et élargirait la discussion, comme le veulent d’ailleurs aussi les Européens, au programme de missiles balistiques de l’Iran et à son influence régionale. «Le message de Washington est clair: pas de fait accompli avant la prise de fonction de Joe Biden» analyse une source diplomatique.

Depuis le retrait américain en 2018, l’Iran a relancé son programme nucléaire et enchaîné les violations du JCPOA. Les stocks d’uranium enrichi sont douze fois supérieurs au maximum autorisé. Le taux d’enrichissement limite a été dépassé et les activités nucléaires ont repris dans des installations où elles doivent être gelées, comme les sites souterrains de Natanz et de Fordow. Les Européens se sont dits «préoccupés» par une loi du Parlement iranien appelant à accélérer le programme nucléaire et à mettre fin aux inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique qui, si elle était promulguée, signerait la mort du JCPOA. Et si la plupart des violations iraniennes peuvent être annulées ou inversées, ce n’est pas le cas pour le secteur de la recherche et développement, les connaissances étant acquises pour toujours.

Une période délicate

Les progrès nucléaires iraniens, la durée limitée du JCPOA qui, déjà en 2015, avait vocation à être révisé, étendu ou complété au bout d’une décennie, les progrès réalisés dans le secteur des missiles balistiques et l’extension de l’influence iranienne dans la région expliquent pourquoi «il ne peut pas y avoir de retour au statu quo», comme le dit un diplomate. Le principe de «compliance for compliance» (conformité contre conformité), avancé par le nouveau président américain, n’est qu’un point de départ pour des négociations qui devront être plus vastes.

La fenêtre d’opportunité est en outre très étroite, contrainte par un calendrier politique bordé par la prise de fonction de Joe Biden le 20 janvier et l’élection présidentielle iranienne le 18 juin. La période qui précède l’installation du nouveau président est particulièrement délicate, comme l’a montré fin novembre l’assassinat d’un éminent physicien nucléaire iranien, attribué par l’Iran à Israël et qui a poussé Téhéran à durcir encore sa position.

En Iran, les partisans de la ligne dure peuvent ruiner les chances de la diplomatie. Les Occidentaux s’accordent pour dire que les négociations auront d’autant plus de chance de réussir qu’elles seront appuyées par un grand nombre de pays. La Russie et la Chine bien sûr, qui font partie du JCPOA. Mais aussi certains pays du Golfe (Émirats arabes unis, Arabie saoudite) et Israël.

Mais le plus dur, pour l’instant, est de remettre à table responsables américains et iraniens. Commentaire d’Elie Geranmayeh, spécialiste du Conseil européen des relations internationales (ECFR): «Dans les semaines à venir, les Européens devraient s’efforcer de préserver l’espace politique et d’établir une feuille de route pour que les Administrations Biden et Rohani reviennent rapidement au respect intégral de l’accord nucléaire, avant de s’atteler à d’autres questions litigieuses