Sinouar, le nouveau chef qui bouscule le Hamas

LE MONDE | Par Piotr Smolar (journaliste) (Gaza, envoyé spécial)

Etonnante concordance sémantique. Les responsables sécuritaires israéliens et ceux du Hamas emploient volontiers le même adjectif pour qualifier Yahya Sinouar : « pragmatique ». Agé de 55 ans, originaire du camp de réfugiés de Khan Younès, Yahya Sinouar a pris la tête du mouvement islamiste armé dans la bande de Gaza en février. Pendant ce temps, Ismaïl Haniyeh était désigné chef du bureau politique. Depuis, le premier a éclipsé le second.
Interlocuteur privilégié des Egyptiens, Yahya Sinouar a engagé sa crédibilité dans le processus de réconciliation avec le Fatah du président Mahmoud Abbas, après dix ans de fracture. D’ici au 1er décembre, l’Autorité palestinienne est censée contrôler entièrement les affaires civiles dans la bande de Gaza. La route est escarpée, mais les signes encourageants. Mercredi 1er novembre, l’Autorité palestinienne a repris le contrôle des points de passage vers l’Egypte et Israël. « J’ai été surpris par les concessions que Sinouar était prêt à faire, explique Ahmed Youssef, figure politique modérée du mouvement. Peut-être qu’il a compris à quel point la vie était misérable et le projet national en échec. Il sait s’adresser aux gens qui souffrent et aux jeunes, il parle avec son cœur. Même ses vêtements simples plaident pour lui. » Son langage martial provoque, parfois, des crispations en interne, notamment parmi les vétérans les plus conservateurs. Avant le retour du gouvernement palestinien à Gaza, début octobre, Yahya Sinouar avait promis de « briser la nuque » de toute personne perturbant la réconciliation. « Ce n’était pas diplomatique. Il a été critiqué pour cela dans le mouvement, dit Ahmed Youssef. On ne s’adresse pas ainsi à ses frères. Tout le monde a fait des sacrifices. »


Du calcul, pas de pacifisme

Yahya Sinouar bouscule le Hamas : par ses mots, mais surtout par sa capacité à trancher, qui l’amène à raccourcir le circuit de décision, dorénavant concentré à Gaza et non plus à l’étranger. Certes, la mue du mouvement a été initiée avant son avènement, en raison d’un isolement croissant. Depuis trois ans, le cessez-le-feu avec Israël était respecté ; la charte idéologique a été expurgée de ses relents antisémites. Mais Yahya Sinouar est l’artisan du rapprochement avec Le Caire. Les demandes du président égyptien, Abdel Fatah Al-Sissi, concernant la frontière avec le Sinaï ont été exaucées. Cet été, une zone tampon a été établie pour empêcher l’infiltration de combattants djihadistes affiliés à l’organisation Etat islamique (EI).

Le leader local du Hamas a engagé le mouvement vers la réconciliation par calcul et non par pacifisme. De source israélienne, on estime que 40 % de la direction provient de la branche militaire, tandis qu’un membre du bureau politique sur trois est un ancien prisonnier. La gestion des affaires quotidiennes s’est révélée être un embarras au cours de cette décennie de misère sous blocus. En revanche, l’abandon des armes reste improbable. L’un des quatre frères de Yahya Sinouar est un vétéran des brigades Al-Qassam, la branche militaire du Hamas. « Sinouar est ouvert d’esprit, mais c’est un révolutionnaire, selon l’analyste Hamza Abou Shanab, proche du Hamas. Il croit dans la lutte contre l’occupation israélienne, quitte à se sacrifier. Abandonner les armes serait se soumettre. » Toutefois, le Hamas compte s’inscrire dans le cadre de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). « Nous entrons dans une nouvelle ère, celle du consensus palestinien, pronostique Ghazi Hamad, chargé des relations internationales du mouvement. Toutes les factions partageront la décision sur la guerre ou la paix. »
Le Hamas n’est pas une organisation monolithe, mais elle est disciplinée. L’un de ses cadres, l’ancien ministre de la santé Bassem Naïm, tient à rappeler que « ce n’est pas un one-man-show ». Toutefois, il ne minimise pas le rôle de Yahya Sinouar : « Comme numéro un, il impose son empreinte. Quand on a été si longtemps dans les prisons israéliennes, on a l’expérience des processus politiques. Mandela a passé vingt-sept ans en prison et il est devenu président ! » La comparaison ne peut que choquer les Israéliens, concernant le leader d’une organisation classée terroriste. Le gouvernement Nétanyahou exige du Hamas une reconnaissance d’Israël, la libération de ses otages à Gaza et la dissolution de sa branche militaire. Alors, seulement, il croira en sa mue.


« Vers 17 ans, on est devenus ennemis »
Le charisme et l’autorité de Yahya Sinouar sont soulignés par tous à Gaza. Même par un ancien rival comme Hicham Abed Rabbo. Il reçoit dans la cour de sa maison, dans le camp de réfugiés de Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza. Le domicile familial de Sinouar était à quelques dizaines de mètres. Ici, les constructions grossières en parpaings se côtoient le long de rues poussiéreuses. Des enfants se coursent à vélo ou traînent leur ennui. Sur les murs, de longs tags colorés chantent la gloire de morts. Hicham Abed Rabbo a l’âge de Yahya Sinouar, 55 ans. Cadre du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), organisation marxiste, il se souvient bien de son ancien camarade d’école, qui militait au sein de la Moudjamma Al-Islamiya, organisation piétiste fondée par le cheikh Ahmed Yassine et ancêtre du Hamas. « Il appartenait à une famille religieuse, conservatrice, raconte-t-il. Lui et ses frères allaient à la mosquée, ce que faisaient à l’époque surtout les personnes âgées. Vers 17 ans, on a commencé à se classer par factions et on est devenus ennemis. Son groupe s’en prenait aux femmes non voilées et nous considérait comme des kouffar [mécréants]. » Puis l’engagement religieux s’est effacé au profit de la « résistance armée » contre Israël, mais surtout les collaborateurs avec les Israéliens, puis les interroger, parfois les tuer. Accusé de plusieurs assassinats, Yahya Sinouar est arrêté ; Hicham Abed Rabbo aussi, pour des faits similaires. Les deux hommes se retrouvent dans la prison israélienne d’Ashkelon, à l’été 1989. Seul détenu du FPLF dans la cellule collective, Abed Rabbo est bien accueilli par Sinouar, malgré le sang versé entre leurs familles. « J’étais seul, faible, blessé après mes interrogatoires. Il a pris soin de moi et m’a rassuré », se souvient Hicham Abed Rabbo.


« Un leader dans tous les détails »
Yahya Sinouar a passé vingt-deux ans derrière les barreaux. Sa détention a aiguisé sa connaissance des Israéliens. Il a beaucoup lu, appris l’hébreu, s’est imposé comme un interlocuteur clé de l’administration pénitentiaire. Condamné à trois peines à perpétuité pour des crimes commis en Cisjordanie, Mahmoud Mardaoui, 49 ans, a rencontré Sinouar à Ashkelon, en 1996. « Il était un leader dans tous les détails de la vie, dit-il. Il cuisinait pour les autres, il lisait beaucoup. Il était en liaison avec le leadership extérieur du mouvement. Un jour, on a réussi à introduire un téléphone portable en prison. Il a dit : “Ce n’est pas pour que vous appeliez vos familles, c’est pour qu’on vous
rende à elles.” » Avec ce téléphone, Sinouar intervient dans les négociations en vue de la libération du soldat Shalit, détenu par le Hamas. Un millier de prisonniers palestiniens, dont lui, sortiront de prison en 2011. Sinouar s’oppose aux premières offres israéliennes, qu’il juge insuffisantes.
Depuis sa libération, son ascension a été spectaculaire. Les Israéliens pensent qu’il retournera à sa formation initiale dès que la toile de la réconciliation se déchirera. D’autres affirment qu’il est un pion entre les mains égyptiennes, en attendant l’après-Abbas. « Je lui ai dit plusieurs fois : “Sois plus diplomate, fais attention aux médias”, sourit Mahmoud Mardaoui, qui le voit régulièrement. Il a d’abord dit oui, mais par la suite il a répondu : “Je suis comme je suis.” C’est comme ça qu’il a réussi à se faire entendre de gens qui n’écoutaient pas le Hamas. »