Sima Shine : « Le mariage de raison entre l’Iran et la Russie s’est transformé en lien stratégique »

Source : Le Monde – 07/01/2018. Propos recueillis par Marc Semo

Ancienne haute responsable du Mossad, puis directrice adjointe du Conseil national de sécurité israélien, Sima Shine est actuellement chercheuse à l’Institute for National Securities Studies, le plus influent think tank d’études stratégiques en Israël.

Qui sont les grands gagnants de la guerre en Syrie ?

Incontestablement l’Iran, même si les mouvements de protestation de ce début janvier représentent un réel défi pour le régime… L’organisation Etat islamique était leur ennemi mortel et, désormais, les forces iraniennes ou leurs protégés locaux occupent la plupart des territoires qui étaient sous contrôle de ce groupe. La Russie aussi, quoique dans une moindre mesure. Elle a l’initiative, aussi bien diplomatiquement que politiquement. A la différence de l’époque soviétique, le Kremlin est aujourd’hui en mesure de parler avec toutes les parties.

Jamais Moscou n’a eu un rôle aussi central au Moyen-Orient. Mais la Russie a besoin de l’Iran sur le terrain syrien, car la situation est loin d’être encore stabilisée. Cette alliance avec l’Iran est une carte essentielle de la Russie vis-à-vis d’Israël comme des Etats-Unis. La réciproque est vraie : Téhéran a peut-être plus encore besoin de Moscou. Ce qui était au début un mariage de raison s’est transformé en un lien stratégique qui va se maintenir, malgré les divergences autour du sort de Bachar Al-Assad – les Russes sachant très bien à qui ils ont affaire – ou sur le maintien des ­forces iraniennes en Syrie.

Pensez-vous que la guerre est finie en Syrie ?

Cela va prendre encore du temps, mais les jeux sont faits. Grâce au soutien aérien des Russes et à l’aide au sol de l’Iran et de ses milices chiites, Bachar Al-Assad a pu se maintenir au pouvoir, même si son régime est loin de contrôler tout le territoire. Il n’y a plus aucune force à même de le menacer militairement, mais toute la question est de savoir s’il pourra diriger longtemps la Syrie. Six millions de ­Syriens sont réfugiés à l’étranger et autant sont des déplacés dans leur propre pays. Nombre de ceux qui sont restés dans les territoires sous le contrôle du régime se résignent à cet état de fait, mais, en dehors des affidés du ­système et de la minorité alaouite, Bachar Al-Assad ne dispose d’aucun véritable soutien.

Quels sont les perdants de la guerre, en dehors de l’opposition syrienne ?

Ils sont nombreux. Il y a, bien sûr, les pays arabes, qui étaient les plus directement impliqués dans le conflit. L’Arabie saoudite a subi une défaite politique. La Turquie est aussi l’un des grands vaincus, si l’on considère à la fois la montée en puissance du nationalisme kurde et ses ambitions au début du conflit. Elle avait tout misé sur le départ de Bachar Al-Assad. Voyant qu’il risquait de tout perdre, Recep Tayyip Erdogan s’est retourné, jouant depuis un an la carte russe. Même s’il est en position de vassal, cela lui a permis de limiter les dégâts.

Et Israël ?

Israël est aussi l’un des perdants. Au début de la guerre civile syrienne en 2011, nombre de dirigeants et d’experts israéliens estimaient qu’un diable que l’on connaît – le régime Assad – valait mieux qu’un diable que l’on ne connaissait pas, c’est-à-dire un mouvement où les islamistes radicaux jouaient un rôle d’importance croissante.

Nous étions seulement quelques-uns à mettre en garde contre le fait que Bachar Al-Assad était, dans ce ­contexte, le plus grand danger, car, aux abois, il ouvrirait grand le pays au Hezbollah et à l’Iran pour résister à la rébellion, et qu’il serait de plus en plus dépendant de ses alliés. Nos craintes se sont révélées fondées et la menace iranienne n’a fait que se renforcer dans toute la région.

Pour la première fois, l’Iran a positionné ses forces, ou celles des milices chiites qu’il parraine, hors de ses frontières, sur le territoire syrien. Elles sont composées d’Afghans réfugiés en Iran, d’Irakiens ou de Pakistanais, tous entraînés par les gardiens de la révolution (pasdarans), qui ont aussi tenté de mettre sur pied des milices composées de Syriens. Enfin, il y a bien sûr le Hezbollah qui s’est ­considérablement renforcé, y compris par l’expérience acquise dans les combats. Pour Israël, cela change la donne en cas de conflit.

A cause du risque d’une guerre sur deux fronts ou du renforcement ­des capacités balistiques du Hezbollah ?

Nous avons été très attentifs à ce que le Hezbollah ne récupère pas de missiles sophistiqués de l’armée syrienne pour les emporter au Liban. Malgré les raids menés contre des convois du Hezbollah, cette menace reste bien réelle. Le poids croissant de l’Iran sur le Hezbollah et le positionnement de forces iraniennes en Syrie rend en effet tangible la probabilité que nos forces aient à se battre, désormais, sur deux fronts, au nord, en cas de conflit. C’est pourquoi nous ne pouvons accepter que des forces iraniennes demeurent sur le sol syrien. Le Hezbollah a été entraîné par l’Iran afin d’être une menace pour Israël. Mais ce sont des Libanais. Ils savent qu’un conflit armé avec Israël signifierait la destruction d’une bonne partie de leur pays.

Que peut concrètement faire Israël ?

J’exclus dans l’immédiat toute initiative ­d’Israël, non parce que nous avons peur, mais parce que nous n’avons aucun désir de nous lancer dans une aventure militaire. La pression sera avant tout diplomatique. Avec les Etats-Unis d’abord, pour qu’ils s’investissent davantage dans le dossier. L’administration Trump est certes imprévisible, mais les relations sécuri­taires avec Israël restent bonnes, même si les Etats-Unis souhaitent en partie se désengager au Moyen-Orient. C’était déjà le désir de Barack Obama, qui voulait un pivot vers l’Asie.

Nous parlons aussi aux Russes. Ce ne sont pas des alliés, mais ce ne sont pas non plus des ennemis. Il y a une réelle sympathie de la Russie pour Israël, où vivent plus de 1 million de russophones. La politique étrangère de Moscou n’en est pas moins fondée en priorité sur la défense de ses intérêts nationaux. Sur ce plan, nous nous comprenons très bien. Dès le début de l’intervention de la Russie en Syrie, un téléphone rouge a été installé entre son QG opérationnel et le nôtre, afin d’éviter tout incident et tout malentendu. Des deux côtés de la ligne, on parle russe. Nous espérons que le Kremlin fera pression sur les Iraniens afin qu’ils évacuent leurs forces de Syrie ou, tout au moins, qu’elles ne se postent pas au sud et à l’ouest de Damas, près de la frontière israélienne.

La task force anti-Hezbollah, mise ­récemment sur pied par l’administration Trump, peut-elle être efficace ?

En partie oui, dans la mesure où elle complique le financement du Hezbollah, même si une bonne partie arrive directement d’Iran et en cash. Les pressions de Washington sur les banques libanaises sont encore ce qu’il y a de plus efficace.

Faut-il remettre en question l’accord avec l’Iran sur le nucléaire ?

Rétablir les sanctions comme le souhaite une partie de l’administration américaine aurait pour effet de détruire l’accord de juillet 2015 et cela me semble totalement contre-productif. Certes, cet accord est imparfait et incomplet ; il reconnaît notamment le droit de l’Iran au nucléaire, et il lui permet de poursuivre ses recherches. Mais il a le mérite d’exister. Ce serait un bien mauvais message que, deux ans après sa conclusion, un des principaux signataires, les Etats-Unis, remette en question ce qui a été agréé par l’administration précédente, alors même que les autres parties estiment que l’Iran en respecte les termes.

Comme les autorités françaises, je pense qu’il ne faut pas rouvrir ce dossier, mais qu’il est nécessaire de faire pression sur Téhéran, notamment sur le terrain économique, à propos de son programme balistique et de son rôle déstabilisateur dans la région. Les Européens ne peuvent aller à Téhéran pour signer des contrats sans tenir compte de cette réalité. Ils disposent, par leurs investissements potentiels, d’un immense moyen de pression, car ni les Russes ni même les Chinois ne peuvent les remplacer sur ce terrain.

Une alliance entre Israël et l’Arabie ­saoudite est-elle en train de se préciser face à l’ennemi commun iranien ?

Il y a, entre nous, des intérêts communs et des points de vue communs. Les bases pour une coopération existent, et celle-ci pourrait aller au-delà de convergences tactiques face à Téhéran ou sur d’autres dossiers régionaux. Nous avons de très bonnes relations avec deux des pays très proches de l’Arabie saoudite, la Jordanie et l’Egypte. Mais un rapprochement ouvert est difficile, notamment à cause de la question palestinienne. De mon point de vue, c’est une raison de plus pour arriver à un accord avec les Palestiniens. Il est vital pour ­Israël de se séparer des territoires palestiniens.

La décision de Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël ne complique-t-elle pas encore la donne ?

Il est nécessaire de faire la distinction entre les réactions publiques des divers acteurs et leur perception réelle de cette initiative de Washington. Le président américain n’a fait que prendre acte d’une réalité, et ce geste symbolique, concrètement, ne change rien. Le transfert de l’ambassade n’aura pas lieu avant deux à trois ans. Le processus de paix et le dialogue israélo-palestinien sont au point mort depuis deux ans. Les questions les plus sensibles en matière de sécurité sont abordées sous la table, discrètement, et cela va continuer, même si la direction palestinienne comme les capitales arabes sont embarrassées. Mais les intérêts communs vont finir par prévaloir.

Ne craignez-vous pas un isolement diplomatique croissant d’Israël ?

Le rejet par quatorze membres [sur quinze] du Conseil de sécurité de l’ONU [le 18 dé­cembre] de la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël est révélateur d’un fossé entre, d’un côté, les Etats-Unis et Israël et, de l’autre, les Européens et le reste du monde. La question palestinienne est, depuis des années, un dossier difficile dans nos relations avec les Européens, et cela ne va pas simplifier les choses.