« Tout semblait réussir à la République islamique d’Iran. La voilà sur la défensive » (Alain Frachon – Le Monde)

Dans sa chronique, Alain Frachon, éditorialiste au « Monde », estime que l’élection de Trump, puis les nouvelles sanctions décidées par le président américain ont mis à mal la puissance retrouvée de Téhéran.

« L’empire perse » est à la peine. Est-ce l’orgueil de la « victoire », une surexposition, le prix d’une ambition démesurée ? Il n’y a pas si longtemps, tout semblait réussir à la République islamique d’Iran. La voilà sur la défensive, à l’intérieur et à l’extérieur, malmenée de toutes parts, inquiète pour son avenir immédiat. Le théâtre syrien l’aurait-t-il plus affaiblie que renforcée ?

Fin 2016, avec la chute d’Alep, le régime iranien apparaissait comme l’un des grands vainqueurs des guerres de Syrie. La Russie, l’Iran et une infinie soldatesque de miliciens chiites arabes venaient à bout des oppositions armées au régime de Bachar Al-Assad. Celui-ci devenait l’obligé de la République islamique. Chef de file du monde chiite moyen-oriental, l’Iran établissait sa prépondérance sur une partie de la région. Sa présence en Syrie lui assurait une sorte de continuité territoriale entre deux de ses « dominions » – le Liban où, par l’intermédiaire de la milice chiite Hezbollah, Téhéran joue un rôle essentiel ; l’Irak, où par milices et partis chiites amis interposés, les Iraniens ont une influence déterminante.

On parlait d’un « corridor » ou d’une « autoroute » chiite, reliant ainsi Téhéran à Beyrouth, via l’Irak puis la Syrie. Au Parlement, à Téhéran, certains célébraient la puissance retrouvée de l’empire perse – présent de l’océan Indien à la Méditerranée, en passant par le Golfe. Ce n’est pas tout. Les lendemains de la signature de l’accord de Vienne de juillet 2015 sur le contrôle du programme nucléaire iranien étaient prometteurs. Les grands investisseurs européens revenaient. Il n’y aurait plus d’embargo sur le pétrole iranien. Dans le chaos moyen-oriental alentour, l’Iran se présentait comme un parangon de stabilité – un Etat, une civilisation, une histoire, au service de naturelles ambitions régionales.

Sanctions américaines

C’était sans compter sans un grand blond mal élevé, promoteur immobilier à New York, relativement indifférent à l’histoire de la Perse et devenu entre-temps président des Etats-Unis. Donald Trump, respectant ses promesses de campagne, a jeté l’accord de Vienne dans le Potomac. Il a rallié la doxa du Parti républicain : la République islamique serait la mère de tous les maux du Moyen-Orient. Elle surarme le Hezbollah, dont les fusées menacent Israël. Elle déstabilise l’Irak. Vienne ou pas, elle accumule un invraisemblable arsenal de missiles. Il faut l’arrêter.

Trump a reconduit les sanctions contre l’Iran. En novembre, il en annoncera d’autres. Elles rendront difficile la vente du pétrole de la République islamique. Sommées de choisir entre le marché local et celui des Etats-Unis, les sociétés européennes quittent l’Iran, où la situation économique se détériore. Depuis avril, le rial a perdu la moitié de sa valeur. Grogne économique et politique : des manifestations de rue secouent nombre de villes du pays. Regroupés autour du Guide, Ali Khamenei, et des Gardiens de la Révolution – puissance économique et militaire –, les « durs » du régime marginalisent le président Hassan Rohani.

Les choses vont mal dans le « protectorat » irakien. La laborieuse formation d’un nouveau gouvernement à Bagdad met au jour une opposition croissante à l’interventionnisme iranien dans les affaires du pays – y compris chez les coreligionnaires chiites, qui ont incendié le consulat de la République islamique à Bassora. Les relations des Iraniens avec leurs associés russes en Syrie sont difficiles. Les faucons du régime de Téhéran – qui tiennent la dragée haute à la faction de « l’establishment » iranien en quête de normalisation avec l’Ouest – entendent toucher les dividendes de leur investissement en Syrie. Ils veulent une implantation militaire durable dans ce pays – face à Israël.

Fantasmes d’effondrement

Menace intolérable, disent les Israéliens, qui ont trouvé un appui de taille dans cette affaire : les Russes. Benyamin Nétanyahou a développé une relation de confiance avec Vladimir Poutine (voir l’article d’Elie Barnavi dans le numéro de septembre de La Revue des deux Mondes, qui consacre un dossier à l’Iran). Poutine laisse l’aviation israélienne bombarder la milice Hezbollah – et même, au moins une fois, une base iranienne – en Syrie. Les Russes ont convaincu les Iraniens de ne pas s’approcher à moins de 85 kilomètres de la « frontière » israélienne. Poutine veut empêcher qu’une provocation iranienne ne déclenche un affrontement israélo-iranien de grande ampleur. Lequel remettrait en question le succès du président russe en Syrie, en plongeant de nouveau ce pays dans le chaos.

Dans l’entourage de Trump, certains fantasment volontiers, et dangereusement, sur l’effondrement proche du régime iranien. Appuyés par Israël et l’Arabie saoudite, le rival régional de l’Iran, les Etats-Unis ont posé leurs conditions à Téhéran. On renégocie Vienne et on envisage une levée des sanctions, mais le nouvel accord doit aussi porter sur l’arsenal de missiles de la République islamique et sur sa politique régionale. Washington veut démanteler le « corridor » chiite.

Pour les uns, cela équivaut à demander à la République islamique de se faire hara-kiri. Elle refusera. Le nouvel embargo américain va renforcer le camp des durs à Téhéran, qui dit rejeter tout dialogue avec Washington et s’apprête à l’épreuve de force. Pour les autres, la politique de pression maximale des Etats-Unis va porter ses fruits. L’Iran, sollicitant une médiation russe pour ne pas perdre la face, finira par accepter de renégocier l’accord de Vienne, écrit l’ancien diplomate américain Dennis Ross dans la revue Foreign Policy. En quarante ans d’existence, dit-il, la République islamique a toujours su, au bon moment, choisir le compromis – quand l’esprit du bazar l’emporte sur la volonté de prépondérance régionale. Ce n’est pas garanti.