Sécuriser le détroit d’Ormuz, une mission impossible? (Georges Malbrunot – Le Figaro)

Après avoir annoncé son soutien au plan britannique, Paris recule et ne préconise plus qu’un partage d’informations avec ses partenaires.

Les États-Unis ont un plan. Les Européens aussi, mais ils ne veulent pas s’associer avec Washington. Quant à l’Iran, il rejette en bloc ces deux initiatives. Bref, la sécurisation de la navigation dans le détroit d’Ormuz, épicentre de toutes les tensions depuis deux mois, s’annonce extrêmement compliquée. Le 9 juillet, Washington qui impute à Téhéran l’attaque de plusieurs pétroliers depuis la mi-mai dans le détroit, a présenté son initiative. Pas une nouvelle coalition militaire, mais plus modestement «l’allumage d’un gyrophare» dissuasif pour que le pétrole puisse continuer de s’écouler dans ce détroit stratégique pour l’économie mondiale.

En clair, le Pentagone fournirait des moyens pour coordonner la surveillance du détroit, tandis que ses alliés patrouilleraient dans les eaux voisines et escorteraient leurs propres navires marchands. Problème: lesdits alliés renâclent.

Lundi dernier, après la saisie du tanker britannique Stena Imperopar les gardiens de la révolution iranienne, Jeremy Hunt, le chef démissionnaire de la diplomatie britannique, annonce, à son tour, la mise en place «aussi vite que possible» d’une «mission de protection maritime dirigée par les Européens». Paris et Berlin soutiennent l’idée. Les trois pays européens, signataires de l’accord nucléaire iranien de 2015 duquel Donald Trump s’est retiré l’an dernier, travaillent sur «une mission de suivi et d’observation», souligne mardi à l’Assemblée nationale Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères.

Juste avant la saisie du Stena Impero, la France assurait pourtant n’avoir pas l’intention de renforcer ses moyens militaires dans le Golfe où elle dispose en permanence d’une frégate. «On attend de voir les modalités de mise en œuvre de cette mission, confiait mercredi un militaire français. C’est une option réaliste,cela peut contribuer à apaiser la situation, à condition que ce soit une présence non américaine avec une réelle volonté d’apaisement. Il ne faut absolument pas que cela devienne une force d’interposition.»

Deux options existent, selon cet expert: des routes patrouillées ou alors escortées, une fois que le navire pénètre dans le détroit. «Les routes escortées mobilisent beaucoup de ressources, car il faut un bateau en tête, un autre en queue et d’autres bâtiments qui tournent autour du navire qu’on protège, décrypte le militaire. Les routes patrouillées, c’est plus facile, on reste dans le couloir emprunté en entrant dans le détroit.»

«Nos recommandations, affirme au Figaro Samir Madani, directeur de TankerTrackers, qui surveille à partir d’images satellitaires les mouvements de pétroliers, ceserait de garder en permanence allumé le système d’identification des navires, avec en appui un système de repérage des navires additionnels qui circuleraient en convois dans un corridor protégé dans le cadre d’une coalition navale.»«C’était la solution utilisée pendant la guerre des tankers dans les années 1980, répond un expert depuis Dubaï. Elle est coûteuse, disproportionnée et inadéquate.»

Les pasdarans surveillent tout

Les deux experts convergent sur un point. La saisie du tanker britannique est un acte de représailles après la capture le 4 juillet à Gibraltar d’un tanker iranien par le Royaume-Uni. «Il s’agit d’un conflit bilatéral que Londres cherche à internationaliser afin de mutualiser les risques», accuse l’expert à Dubaï. Un avis partagé par un diplomate américain sollicité par Le Figaro. «En fin de règne, lundi, Jeremy Hunt a sorti cette idée de son chapeau. Son successeur a trouvé un dossier sur son bureau, mais il est vide. Quel est le contenu du plan européen? Personne ne sait. Il y avait six navires britanniques dans le Golfe, il y a un mois, il n’y en a plus aucun aujourd’hui», ajoute le diplomate américain.

Pour Samir Madani, «la façon la plus facile de régler la crise serait un échange de tankers: que Londres libère le Grace 1 iranien et que Téhéran relâche le Stena. Aucune vie n’a été perdue, ce n’est pas un acte de terrorisme, par conséquent les Britanniques n’auraient pas à se cacher derrière l’antienne “on ne négocie pas avec les terroristes”.» «Envoyer des navires supplémentaires ne ferait qu’accroître les risques», renchérit l’expert à Dubaï. Le détroit d’Ormuz est déjà encombré, même si, avec la crise, le nombre des tankers y transitant a chuté de 22 % en juin, selon la compagnie maritime israélienne Windward.

«À l’endroit le plus étroit du détroit, il n’y a que les eaux territoriales iraniennes et omanaises, se souvient un autre militaire, habitué des lieux. Les Iraniens nous appellent systématiquement. On leur répond en donnant le minimum d’infos et on tâche de passer de jour.» Grâce à une flotte de drones du type de celui qui a été détruit le 20 juin par les États-Unis, «les Iraniens savent tout ce qui se passe dans le détroit, assure le militaire. Ils maîtrisent complètement la zone. Ils ont des stations de garde-côte du niveau de nos sémaphores, et il y a les pasdarans qui viennent toujours voir les bateaux étrangers.» Ormuz est le seul point de contact entre pasdarans iraniens et marins américains sur la planète. Pas tous les jours, mais assez fréquemment, témoigne l’expert à Dubaï: «Lorsque les Américains envoient un groupe porte-avions, il n’est pas seul, il y a aussi un croiseur, au moins un sous-marin, des ravitailleurs et des frégates de lutte anti-sous-marine. C’est autant d’interactions possibles. Les Américains sont très procéduriers et très nerveux quand les navires rapides iraniens s’approchent trop près d’eux.»

Nervosité américaine

«Ce qui m’a souvent frappé, reconnaît le militaire français, c’est le calme affiché par les Iraniens, alors que les Américains s’excitent. Je me souviens de l’incident de janvier 2016 lorsque dix marins américains avaient été emmenés en Iran, on écoutait les échanges radio, les marins américains étaient paniqués. “On veut voir nos gars tout de suite”, ordonnaient-ils aux Iraniens, qui répondaient “Non, la nuit ce n’est pas commode.” Et nous, Français, on ne voulait surtout pas mettre nos doigts dans la prise», concède le militaire.

À Paris, on semble bien conscient du danger. Trois jours seulement après l’annonce britannique, l’heure est au recul. Paris, Berlin et Londres se contenteront de «coordonner et partager leurs informations mais ne déploieront pas de moyens supplémentaires dans le Golfe», a précisé jeudi la ministre des Armées, Florence Parly, incapable de dire si les discussions «aboutiraient totalement». Comment agir sans les États-Unis?, s’interroge Jean-Marc Rickli, directeur des Risques globaux au Centre de politique et de sécurité de Genève. «Les Européens n’auront pas assez de navires s’ils veulent escorter tous les convois. Je ne sais pas dans quelle mesure ils peuvent aller au bout de leur initiative et je ne vois pas comment ils pourraient in fine éviter de coopérer avec les États-Unis, dont les moyens sont bien plus importants.»

Les avertissements iraniens ont fini de dissuader les Européens. «Il n’y a aucun besoin de former une coalition pour protéger» la région, a dit mardi le vice-président, Eshaq Djahangiri. «Toute modification dans le statut du détroit d’Ormuz ouvrira la porte à une dangereuse confrontation», a surenchéri le général Hossein Dehghan, ancien ministre de la Défense.