Tandis que la rue gronde, Mahmoud Abbas ne renonce pas à la solution à deux Etats

LE MONDE | Par Piotr Smolar (journaliste, Jérusalem, correspondant)

Elle est de retour, l’odeur âcre des pneus brûlés et du gaz lacrymogène. Son intensité paraît encore
faible, en ce jeudi 7 novembre. Mais nul ne se hasarde à prédire la suite, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. La rue palestinienne ne répond pas aux injonctions des factions politiques. Elle est imprévisible car livrée à elle-même, à la colère et à la frustration, orientées contre le monde extérieur et ses propres dirigeants.
Les affrontements entre les jeunes palestiniens et les forces israéliennes font partie, depuis des décennies, de la dramaturgie du conflit au Proche-Orient. La reconnaissance unilatérale de Jérusalem par les Etats-Unis comme capitale de l’Etat hébreu, le 6 décembre, les ont réanimés.

Les stores métalliques de la plupart des magasins étaient tirés jeudi. Des milliers de Palestiniens ont protesté dans différentes villes de Cisjordanie – à Hébron, à Ramallah, ou à Bethléem – ainsi que dans la bande de Gaza. Laissés libres en raison de la fermeture symbolique des écoles, des centaines de jeunes ont choisi de défier les forces de l’occupant israélien, dans l’après-midi. Une montée de fièvre très modérée.
De l’avis général, le grand test de cette mobilisation devait avoir lieu vendredi, après la grande prière, point d’orgue des trois « jours de colère » annoncés par toutes les factions palestiniennes, pour protester contre la décision prise par Donald Trump. « Nous vivons tous en prison, souligne l’historien Mahdi Abdoul Hadi, le directeur du centre d’études Passia. Chacun résiste à sa façon à la déshumanisation. Certains nettoient le sol, d’autres parlent aux matons, d’autres se révoltent. Nous sommes abandonnés, et il faut survivre. »


« Le réveil est venu directement du peuple »
Imam de la mosquée Al-Aqsa et chef du Conseil suprême islamique, le cheikh Ekrema Sabri reçoit en chaussons, visiblement éreinté, dans sa maison située sur le mont des Oliviers. Au soir de la déclaration de Donald Trump, son téléphone a sonné jusqu’à tard dans la nuit. Tous voulaient connaître l’oracle de la plus haute autorité religieuse musulmane à Jérusalem.
Le cheikh ne croit pas aux promesses américaines de maintien du statu quo autour des lieux saints. Il rappelle les événements de juillet, la mobilisation exceptionnelle contre l’instauration de portiques électroniques à l’entrée de l’esplanade des Mosquées (mont du Temple pour les juifs) par la police israélienne. « Le réveil est venu directement du peuple, il n’était pas organisé, dit-il. Les leaders religieux n’ont pas donné la consigne de sortir, de prier dans la rue. Ils ont seulement essayé ensuite de donner un sens commun. »
Les Palestiniens de Jérusalem-Est avaient fait reculer Benyamin Nétanyahou, tandis que la Cisjordanie observait à distance. Aujourd’hui, comment imaginer un instant que Donald Trump se dédie ? « Les Américains ne reviendront sur leur décision que si leurs intérêts, leurs ambassades et leurs entreprises, sont menacées au Moyen Orient », prétend le dignitaire religieux, sans dire s’il encouragerait de telles actions. Le cheikh Ekrema Sabri n’a même pas pris la peine d’écouter l’allocution de Mahmoud Abbas, mercredi, après celle de Donald Trump. Il connaît chaque rayure du vinyle.

Le président de l’Autorité palestinienne est sonné mais combatif. Il a entamé des consultations avec les pays arabes, se rendant notamment en Jordanie jeudi pour voir le roi Abdallah II. Il mise aussi sur une accélération de la réconciliation avec le Hamas, qui contrôle la bande de Gaza depuis 2007, alors qu’elle semblait enlisée il y a quelques jours à peine. Jeudi, le gouvernement de Rami Hamdallah est revenu à Gaza-ville. La décision américaine serait-elle un électrochoc positif pour l’unité palestinienne ?


L’échec de Mahmoud Abbas
Lors d’un dîner jeudi soir avec la presse étrangère à Bethléem, Mohammad Shtayyeh, haut responsable du Fatah et de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), a pour la première fois évoqué une levée prochaine des mesures punitives prises depuis mars par l’Autorité palestinienne contre Gaza, notamment la réduction de l’électricité. « Les ministres feront leur rapport dans quelques jours. Dès qu’ils confirmeront qu’ils sont bien maîtres de leur ministère sans aucun gouvernement fantôme, toutes les mesures seront levées. »

En outre, M. Abbas veut organiser la réunion rapide des instances de l’OLP, avec le Hamas, pour formuler une stratégie nationale. L’appel à une nouvelle intifada, lancée par le chef du mouvement islamiste, Ismaïl Haniyeh, est vu à Ramallah comme une sorte de réflexe sémantique, et non un feu vert à la violence.
Cet engagement dans la réconciliation est aussi, pour Mahmoud Abbas, la seule façon d’affronter son propre échec : celui du cycle d’Oslo, entamé il y a vingt-cinq ans avec la signature des accords de ce nom. Aucun Etat palestinien n’a surgi. La colonisation a avancé en Cisjordanie, où vivent à présent 380 000 juifs. Les quartiers arabes de Jérusalem-Est forment un trou noir dont personne ne se préoccupe. Les négociations avec Israël sont inexistantes depuis le printemps 2014. Pourtant, pas question de dévier de l’objectif de la solution à deux Etats.
Et ce au risque d’accroître le fossé avec une partie de la jeunesse qui ne comprend pas cette obstination. Elle fustige l’impuissance de l’Autorité palestinienne, accrochée à la coordination sécuritaire avec Israël.


« La direction palestinienne doit revoir ses options »
« Les critiques de la rue montent contre cette stratégie, explique le député arabe israélien Ahmed Tibi. On ne peut continuer de la même façon, avec les mêmes idées. On va entendre de plus en plus parler de la solution à un Etat binational. La direction palestinienne doit revoir ses options. Le premier test sera la visite du vice-président américain, Mike Pence, le 17 décembre. Voudront-ils le recevoir ? » La Maison Blanche estime qu’un refus serait « contre-productif ». Les députés arabes, eux, envisagent de boycotter son discours à la Knesset.
M. Abbas affirme que les Etats-Unis ont perdu toute crédibilité comme médiateur de paix et n’attend rien d’un éventuel plan Trump. « Ils ont poussé leur alliance avec Israël au-delà du raisonnable, dit Nabil Shaath, conseiller du président pour les affaires étrangères. Ils ont toujours été de parti pris, mais avec mesure, en condamnant verbalement la colonisation et en ne touchant pas à leur ambassade. Maintenant, cet homme [Trump] ne fait même plus cela. »
Alors l’Autorité palestinienne cherche des parrains alternatifs. La Chine, qui serait pour la première fois prête à s’investir, ou la Russie. Nabil Shaath cite d’abord la France et l’Union européenne. « Emmanuel Macron n’a pas encore de stratégie, dit-il. On l’attend. On espère qu’il va initier une action européenne. »
L’important est que la conversation ne s’arrête jamais, sous peine de contempler le vide. L’Autorité palestinienne a déjà prôné une approche multilatérale du conflit, notamment en 2015 et 2016, avant l’élection de Donald Trump. Deux conférences internationales organisées à Paris n’avaient guère produit de résultats.