Rohani, Erdogan, Poutine : les nouveaux parrains de la Syrie (Anne Andlauer – Le Figaro)

Réunis pour discuter de l’avenir du pays, la Russie, la Turquie et l’Iran n’ont pas trouvé de règlement politique au conflit.

Après l’échec de leur rencontre à Sotchi (Russie) en novembre, les présidents turc, russe et iranien se sont retrouvés mercredi à Ankara pour convenir… de se revoir à Téhéran prochainement. C’est peu ou prou la seule décision concrète de cette réunion tripartite où Recep Tayyip Erdogan, Vladimir Poutine et Hassan Rohani «ont réaffirmé leur détermination à coopérer activement en Syrie en vue de parvenir à un cessez-le-feu durable entre les belligérants», d’après le communiqué publié à l’issue de ce sommet d’une heure quarante – déjeuner compris – contre les quatre heures trente prévues initialement. Signe, sans doute, des profonds désaccords qui divisent les trois acteurs principaux du jeu syrien.

Leur déclaration souligne également «l’opposition» aux «agendas séparatistes qui visent à affaiblir la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Syrie, et la sécurité nationale des pays voisins». Une mention qui satisfera la Turquie, passée à l’offensive le 20 janvier contre les forces kurdes du nord de la Syrie et leurs projets autonomistes, avec l’accord de la Russie et malgré l’hostilité de Téhéran.

Le sommet d’Ankara s’inscrivait dans la continuité du processus dit «d’Astana». Lancé par les trois pays en janvier 2017, après la chute d’Alep-Est suite à un accord russo-turc sur le retrait de groupes rebelles liés à la Turquie, ce processus se concentre depuis le début sur des questions militaires et techniques, à défaut d’avancer sur un règlement politique.

Moscou et Téhéran, qui soutiennent Damas, et Ankara, qui appuie des rebelles syriens, supervisent notamment la mise en place de quatre zones dites «de désescalade»: dans la région d’Idlib (nord-ouest), dans celle de Homs (centre), dans la Ghouta orientale, près de Damas, ainsi que dans le Sud. «Malgré certaines violations, nous avons atteint de grands objectifs et avons empêché en grande partie les pertes civiles en Syrie», s’était félicité mardi le président turc. Sans un mot au sujet des bombardements russo-syriens contre la Ghouta orientale, ni sur la poursuite de raids aériens à Idlib, où l’armée turque vient pourtant d’achever l’installation d’un huitième poste d’observation.

Une importance symbolique

Pour Recep Tayyip Erdogan, le sommet d’Ankara revêtait une importance symbolique – au-delà du fait qu’il se déroulait, pour la première fois, dans la capitale d’un des trois États impliqués. Le président turc entendait y faire acter la poursuite de son offensive contre la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG). Après une première victoire à Afrine, Erdogan veut poursuivre ses assauts vers l’est, notamment vers Manbij, près d’Alep. «Nous ne nous arrêterons pas tant que toutes les régions contrôlées par les YPG n’auront pas été sécurisées, à commencer par Manbij», a prévenu le président turc lors de la conférence de presse des trois dirigeants.

«Que cela plaise ou non, la situation en Syrie est si complexe et si instable que chaque pays n’est fort que des initiatives qu’il prend sur le terrain, souligne Ahmet Kasim Han, professeur de relations internationales à l’université Kadir Has d’Istanbul. Lors de ce sommet, Erdoganétait dans une position plus confortable et plus forte» que lors des rencontres précédentes.

Le président turc a proposé à ses homologues iranien et russe de «construire des immeubles dans la zone de sécurité, à la fois de notre côté et dans le nord de la Syrie».

En s’alliant avec la Russie, le président turc est aussi en passe d’obtenir ce que ses alliés occidentaux lui refusaient depuis plus de cinq ans: une zone tampon, ou «zone de sécurité» le long de sa frontière. Mercredi, Recep Tayyip Erdogan a affirmé que son armée avait «sécurisé», avec l’aide de ses supplétifs rebelles syriens, 4000 km2 dans le nord du pays, dont la moitié lors d’une opération menée contre Daech entre août 2016 et mars 2017. La Turquie espère y envoyer une partie des 3,5 millions de Syriens réfugiés sur son territoire. Le président turc a proposé à ses homologues iranien et russe de «construire des immeubles dans la zone de sécurité, à la fois de notre côté et dans le nord de la Syrie».

Après avoir longtemps misé, à l’image des capitales occidentales, sur le départ du président syrien Bachar el-Assad, Ankara concentre désormais ses efforts militaires et diplomatiques sur l’élargissement de cette zone de sécurité – synonyme de zone d’influence -, à Idlib et dans les zones détenues par les Kurdes. Elle s’y emploie malgré les Occidentaux, qui considèrent les forces kurdes comme un allié précieux de leur lutte contre Daech, et sans les Occidentaux, le processus d’Astana excluant notamment Washington et concurrençant les négociations intra-syriennes menées dans le cadre de l’ONU à Genève.

«À ceux qui pensent que l’avenir de la Syrie se dessine sans l’Occident, il faut retourner la question: quel prix l’Occident est-il prêt à payer pour jouer un rôle en Syrie?» analyse Ahmet Kasim Han, rappelant notamment les 119 soldats turcs morts depuis le début des opérations d’Ankara contre Daech et les YPG dans le Nord syrien. La principale différence entre Genève et Astana, poursuit le chercheur turc, est que les trois parrains du processus d’Astana «ont ce qu’ils considèrent être des intérêts vitaux en Syrie. Donc ils prennent de gros risques et acceptent leurs coûts, même s’ils ne sont pas du tout d’accord sur le résultat final espéré».