Rex Tillerson, diplomate de l’ombre de Trump

Le Figaro – Philippe Gélie


Le secrétaire d’État américain, qui entame une tournée en Asie, peine à exister auprès du président et de son entourage.

Correspondant à Washington

La tempête de neige qui a retardé la visite d’Angela Merkel à Washington ne devait pas empêcher le secrétaire d’État, Rex Tillerson, de s’envoler mardi pour une tournée cruciale en Asie. L’occasion pour l’ex-pétrolier d’Exxon Mobil de sortir de l’ombre où il s’est complu depuis qu’il a coiffé la casquette de chef de la diplomatie américaine.

Après l’Allemagne et le Mexique, c’est son troisième voyage en sept semaines – et le plus délicat. Il doit rassurer la Corée du Sud et le Japon sur l’engagement sécuritaire des États-Unis en Asie, dans un contexte de vives tensions suscitées par les tirs de missiles et les tests nucléaires de la Corée du Nord. Il lui faut parallèlement apaiser la Chine sur la fourniture à Séoul du système antimissile Thaad, dont Pékin redoute les radars intrusifs, et réaffirmer la politique de la «Chine unique» qu’une conversation entre Donald Trump et son homologue taïwanaise avait mise en doute fin 2016.

À ces conditions, Tillerson devrait aussi régler les détails d’une première rencontre entre le président américain et son homologue chinois Xi Jinping, envisagée début avril dans la «Maison-Blanche d’hiver» de Mar-a-Lago en Floride. Si le «pivot asiatique» de Barack Obama n’est plus à l’ordre du jour, «cette Administration souhaite établir de bonnes lignes de communication et un partenariat constructif» dans la région, affirme Susan Thornton, adjointe au secrétaire d’État pour l’Asie. «Il est trop tôt pour mettre un label» sur sa politique, qui vise surtout «des résultats concrets» en matière commerciale, précise cette intérimaire, survivante de l’ère Obama.

«Reclus, introverti et égaré»

Si le département d’État est loin d’avoir développé une nouvelle doctrine, ce n’est pas seulement en raison de l’imprévisibilité et des changements de pied de Donald Trump. C’est aussi parce que son diplomate en chef peine à faire entendre sa voix. L’ancien PDG apparaît isolé dans le gouvernement et sans grand soutien dans son ministère. Il est rarement impliqué par la Maison-Blanche dans les dossiers qui le concernent, absent ou invisible lors des entretiens qu’a eus le président avec la Britannique Theresa May, le Japonais Shinzo Abe, le Canadien Justin Trudeau, l’Israélien Benyamin Nétanyahou – et la chancelière allemande ce vendredi. «Tillerson est pris entre une Maison-Blanche qui ne respecte pas le département d’État et un département d’État qui ne respecte pas Trump», observe Aaron David Miller, qui fut conseiller de six secrétaires d’État.

Après que le président a ordonné à tous les ambassadeurs «politiques» de son prédécesseur de plier bagage dès son entrée en fonction, Tillerson a écarté la plupart des diplomates de carrière des postes de responsabilité. Mais aucun des secrétaires d’État adjoints (deux), des sous-secrétaires d’État (six) et des assistants-secrétaires d’État (vingt-deux) n’a encore été désigné pour leur succéder. «Il n’a que très peu de contacts avec le personnel, il semble reclus, introverti et égaré», confie un diplomate.

«Un silence tactique»

Preuve de son influence limitée sur le président, celui-ci a refusé qu’il nomme Elliott Abrams, vétéran des Administrations Reagan et Bush, comme son numéro deux pour diriger Foggy Bottom (le siège du département d’État). Pourtant, Trump avait paru enthousiaste lors d’un entretien le 7 février dans le Bureau ovale, en présence d’Abrams, de Tillerson et de son gendre et conseiller Jared Kushner. Mais en sortant de la pièce, Abrams a croisé le «stratège» Steve Bannon, ennemi déclaré de l’establishment, qui lui a glissé sur un ton sarcastique: «Très fan!» Après que Bannon eut montré à Trump quelques commentaires critiques d’Abrams durant la campagne, son sort était scellé.

Tillerson n’a pas été consulté par l’entourage du président avant la «mise en garde officielle» adressée à l’Iran pour un test de missile, pas plus qu’avant l’abandon de la «solution de deux États» entre Israéliens et Palestiniens. Le dialogue qu’il a établi avec Kushner lui a en revanche permis d’influencer Trump sur la Chine, faisant valoir que Xi Jinping refuserait de lui parler au téléphone s’il ne clarifiait pas sa position sur la «Chine unique». «Alors clarifiez», a dit le président. Le secrétaire d’État est également parvenu à modérer les coupes budgétaires infligées sans débat à son ministère (37%), obtenant qu’elles soient étalées sur plusieurs années et liées à une réorganisation interne.

Déjà surnommé «T-Rex» ou «le fantôme de Foggy Bottom», Tillerson fuit toutes les occasions d’expliquer ses positions sur les affaires du monde. Il n’a pas emmené de journalistes à bord de son avion vers l’Asie – une première depuis cinquante ans. Il n’a jamais rencontré son prédécesseur, John Kerry, mais a déjeuné avec Henry Kissinger, qui s’est dit «impressionné». «Son silence est tactique, affirme le sénateur Bob Corker. Quand il sera prêt à parler, vous serez très impressionnés.»