Révélations sur une opération secrète de l’armée israélienne

La confirmation d’un raid contre un réacteur nucléaire syrien en 2007 sonne comme un avertissement à l’Iran.

L’intérêt de l’information réside en grande partie dans le moment choisi pour la rendre publique. Après dix années de silence, l’armée israélienne vient de lever la censure qui pesait jusqu’à présent sur le bombardement du réacteur nucléaire syrien d’al-Kibar. Les principaux détails de l’opération, conduite sur ordre du premier ministre Ehoud Olmert dans la nuit du 5 au 6 septembre 2007, ont depuis longtemps été éventés par l’Administration américaine.

Mais les officiels israéliens continuaient de se retrancher pudiquement derrière l’évocation de comptes rendus publiés par la presse étrangère. Cette politique d’ambiguïté, admet a posteriori l’armée, visait à ménager une «zone de déni» pour permettre au régime de Bachar el-Assad de ne pas riposter. Mais la politique nucléaire de l’Iran ainsi que ses récents efforts en vue d’établir une implantation militaire durable en Syrie ont à l’évidence rendu ces préoccupations largement caduques.

Cette «opération vérité», soigneusement orchestrée pour garantir un retentissement maximal en Israël et au-delà, valide les principaux éléments déjà publiés par la presse. L’enquête du Mossad et du renseignement militaire israélien a débuté fin 2004 sur la base d’informations évoquant des contacts entre le régime syrien et des «experts étrangers», en l’espèce nord-coréens, dans le domaine du nucléaire.

En avril 2006, un site présenté comme un réacteur nucléaire est identifié dans la région de Deir ez-Zor, à environ 450 km de Damas. L’État hébreu décide alors de mettre sur pied une «task force» pour étudier l’installation et préparer sa neutralisation. Des unités de reconnaissance sont déployées sur le terrain pour «recueillir des renseignements variés et précis». Objectif: «évaluer le niveau de développement du réacteur, calculer le bon moment pour frapper et évaluer les dommages infligés en temps réel».

17 tonnes de bombes

D’intenses échanges s’engagent alors entre les dirigeants israéliens et l’Administration américaine, sur lesquels l’armée ne s’étend guère mais qui ont été dévoilés en septembre 2012 par la revue The New Yorker (*). Ehoud Olmert, alors premier ministre de l’État hébreu, aimerait que son plus proche allié participe aux frappes contre le réacteur syrien. Mais George W. Bush, qui a engagé quatre ans plus tôt son pays dans une guerre controversée en Irak, hésite. Ses services de renseignements décrivent bien le site d’al-Kibar comme un réacteur nucléaire, mais n’ont pas identifié les autres composants d’un programme militaire. Le locataire de la Maison-Blanche préférerait donc laisser sa chance à la diplomatie. Il le dit à Ehoud Olmert lors d’un entretien téléphonique le 12 juin 2007. Le premier ministre israélien, convaincu que le programme sera bientôt trop avancé pour qu’il soit possible de le frapper sans risque d’émanations dangereuses, choisit d’interpréter ces propos comme un «feu vert» à une opération israélienne.

Dans la soirée du 5 septembre, quatre F-16 décollent des bases de Ramon et de Hatzerim puis survolent la Méditerranée en direction de la frontière turco-syrienne avant de mettre le cap à l’est. Selon le New Yorker, il est un peu plus de minuit et demi lorsqu’ils larguent 17  tonnes de bombes sur le site d’al-Kibar. Quelques heures plus tard, les médias officiels syriens affirmeront avoir mis en déroute des avions israéliens entrés dans leur espace aérien mais ne diront pas un mot des dégâts infligés à l’installation.

Jusqu’à ce jour, le régime de Bachar el-Assad continue d’affirmer qu’il n’a jamais développé de programme nucléaire, malgré les indices incriminants découverts par la suite à l’occasion de visites conduites par les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique. «Les services de renseignements ont estimé que le réacteur avait été totalement neutralisé et que les dommages infligés étaient irréversibles», indique l’armée israélienne, qui précise: «Il a été décidé dans la foulée de ne pas confirmer la frappe au regard de la situation sécuritaire hautement sensible.»

Les dirigeants de l’État hébreu martèlent depuis plusieurs mois qu’ils ne toléreront pas l’implantation de forces iraniennes ou d’usines permettant de fabriquer des missiles de précision à sa frontière nord

La publication d’un compte rendu officiel de cette opération qui, pour de nombreux Israéliens, symbolise l’audace et l’efficacité de leur armée, intervient à un moment clé. Les dirigeants de l’État hébreu martèlent depuis plusieurs mois qu’ils ne toléreront pas l’implantation de forces iraniennes ou d’usines permettant de fabriquer des missiles de précision à sa frontière nord. En décembre dernier, une base militaire iranienne en cours d’aménagement a été bombardée près de Damas. Début février, l’échange de feux provoqués par l’interception d’un drone iranien au-dessus du territoire israélien a mis en lumière le risque accru d’escalade entre les deux pays.

L’aveu est par ailleurs lâché alors qu’Israël et les États-Unis pressent les Européens d’imposer, d’ici au 12 mai prochain, un renforcement des mesures visant à empêcher l’Iran d’acquérir la bombe atomique. Des rumeurs récurrentes laissent entendre que Donald Trump s’apprête à sortir de l’accord signé en 2015 par son prédécesseur. Une telle initiative ne manquerait pas de relancer le débat sur de possibles frappes israéliennes contre les sites nucléaires iraniens. En 2007, le général Gabi Ashkenazi, chef d’état-major de Tsahal, confiait aux officiers de l’escadron impliqué dans les frappes en Syrie: «Ce qui est significatif, ce n’est pas seulement la destruction du réacteur mais ce qui se passera après.»