Révélations israéliennes sur le nucléaire iranien : Au-delà du simple coup de communication

Par un communiqué publié dans l’après-midi du lundi 30 avril, le bureau du Premier ministre israélien indiquait que Benyamin Netanyahou prendrait la parole dans la soirée pour révéler un « important développement » sur le programme nucléaire iranien. Le rendez-vous était fixé à la Kyra, le ministère de la Défense à Tel-Aviv.

Appuyé par une mise en scène théâtrale comme il en est coutumier, Benyamin Netanyahou s’est exprimé en anglais pour « s’adresser au monde ». Il a dévoilé une étagère remplie de classeurs ainsi qu’un meuble garni de CD dont les services de renseignements israéliens se seraient emparés en janvier dernier. Ces archives atomiques secrètes, localisées par le Mossad dans un entrepôt en périphérie de Téhéran, prouveraient que le régime a menti en affirmant poursuivre un programme nucléaire à des fins exclusivement civiles. L’annonce intervient alors que le président américain doit décider, d’ici au 12 mai prochain, si son pays reste dans l’accord signé en juillet 2015 entre la République islamique et les puissances du P5 + 1 ou bien s’il s’en retire.

Cette conférence de presse est intervenue dans un contexte de tensions croissantes entre Israël et la République islamique. La veille, une base syrienne située près de Hama a été frappée par une spectaculaire explosion. L’attaque, imputée par plusieurs sources à l’aviation israélienne, a fait plusieurs dizaines de morts et détruit un important stock de missiles récemment acheminés par l’Iran. Les renseignements militaires israéliens soupçonnent Téhéran de préparer sa riposte à une autre frappe conduite le 9 avril dernier près de Palmyre, lors de laquelle sept gardiens de la révolution ont trouvé la mort.

Si de nombreux commentateurs ont déclaré que la conférence de presse de Benyamin Netanyahou n’avait révélé aucune preuve de violation de l’accord de Vienne par l’Iran, elle s’inscrit dans un cadre plus large qu’un simple coup de communication. Pour Israël, il s’agit avant tout d’asseoir sa stratégie de dissuasion régionale.

Un exploit du Mossad

Le Premier ministre israélien a donné peu de détails sur la façon les agents du Mossad ont orchestré ce qu’il a appelé l’une des « plus grandes réussites » du renseignement israélien. Un haut responsable israélien, qui s’est exprimé sous le couvert de l’anonymat a déclaré au New York Times que le Mossad avait découvert l’entrepôt en février 2016 et que le bâtiment était depuis sous surveillance continue. Les hommes ont fait irruption dans le bâtiment une nuit de janvier dernier, subtilisé une demi-tonne de documents originaux et les ont renvoyés clandestinement en Israël le soir même, selon le responsable. Benyamin Netanyahou a évoqué des « copies exactes » que les agents secrets lui ont fournies, mais on ne sait pas si ce sont celles livrées par les services après analyse, les originaux étant parvenus en Israël, ou si ceux-ci ont été remis à leur place pour ne pas éveiller les soupçons, pour conserver l’effet de surprise.

Le président américain Donald Trump a été informé de l’opération par Yossi Cohen, directeur du Mossad, lors d’une visite à Washington en janvier. Le retard dans la publication du matériel était dû au temps nécessaire pour analyser les documents, dont la très grande majorité était en farsi. Benyamin Netanyahou a décrit le bâtiment des archives comme ressemblant à un « entrepôt délabré » dans le district de Shorabad dans le sud de Téhéran. « C’est là qu’ils ont entreposé et gardé les archives atomiques. Juste ici. Peu d’Iraniens savaient où c’était, très peu, mais aussi quelques Israéliens [les agents secrets du Mossad et leurs supérieurs] », a-t-il poursuivi. Cette chambre forte était sous l’étroite surveillance de l’Organisation des Renseignements des Gardiens de la Révolution, formée en 2009 par le Guide Suprême Ali khamenei et dirigé par un Mollah Hossein Taeb. Le correspondant des affaires arabes de la Chaîne 10, Zvi Yehezkeli, a déclaré mardi que les autorités iraniennes venaient de lancer une vague d’arrestations à la suite de l’exposé de Netanyahou, et que les responsables pourraient rapidement être exécutés.

Le lot d’archives dévoilé par le Premier ministre israélien, composé de 55 000 documents et de 183 CD, couvre essentiellement la période 1999-2003. Il démontre que la République islamique, parallèlement à son programme nucléaire civil, poursuivait alors des recherches pour se doter de la bombe atomique. À l’appui de ses accusations, Benyamin Netanyahou a dévoilé des graphiques, des présentations, des plans, des photos et des vidéos relatifs au projet Amad. Les documents, a-t-il précisé, démontrent que ce programme secret avait pour objectif la production de cinq têtes nucléaires capables de libérer l’équivalent de 10 kilotonnes de TNT. Un effort que les dirigeants iraniens ont choisi de passer sous silence lorsque, en 2015, l’Agence internationale pour l’énergie atomique les a interrogés sur leurs activités passées. Le Guide suprême, le président de la République islamique et le ministre des Affaires étrangères martèlent depuis lors qu’ils n’ont jamais cherché à se doter d’une telle arme. « Ces dossiers, fustige Benyamin Netanyahou, prouvent sans l’ombre d’un doute que l’Iran a menti. »

L’Iran n’est pas un acteur fiable

Les informations dévoilées par Israël sur un programme secret iranien pour se doter de l’arme nucléaire sont « authentiques » et souvent inédites, a affirmé le secrétaire d’État américain Mike Pompeo. Le nouveau chef de la diplomatie des États-Unis a rencontré, dimanche 29 avril, le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou et a été informé de ces éléments, qui ont été rendus publics lundi tandis qu’il rentrait à Washington. « Je sais qu’il y a des gens qui disent que ces documents ne sont pas authentiques. Je peux vous confirmer, pour vous, que ces documents sont réels, qu’ils sont authentiques », a-t-il dit à la presse à bord de l’avion. « On avait connaissance de ce matériel depuis un certain temps et on en a bien entendu discuté hier lorsque nous étions ensemble », a-t-il expliqué.

Mike Pompeo a assuré ne pas savoir si l’annonce de Benjamin Netanyahou à l’approche du 12 mai, date butoir à laquelle Donald Trump révélera s’il sort ou non de l’Accord de Vienne, était un moyen de mettre la pression sur les Européens, expliquant que les négociations avec ces derniers se poursuivaient. « Je pense que nous continuerons à avoir de bonnes relations avec nos partenaires européens même si le président choisit de se retirer », a-t-il dit. Quoi qu’il en soit, le président américain a réaffirmé que l’accord de 2015 était « horrible pour les États-Unis », sans dévoiler quelle serait sa décision. « Dans sept ans, cet accord aura expiré et l’Iran pourra développer des armes nucléaires », a-t-il lancé lundi, dans une interprétation du texte souvent contestée par ses partisans. Les Etats-Unis estiment que cet accord ne donne pas suffisamment de garanties sur l’arrêt du développement du programme nucléaire iranien. Le conseiller à la Sécurité nationale de Donald Trump, John Bolton, a assuré dimanche que le président américain n’avait pas encore tranché, ajoutant qu’il examinait la proposition de son homologue français sur l’ouverture de négociations pour un nouvel accord élargi. Mais le président iranien Hassan Rohani a prévenu, dimanche, que son pays n’accepterait « aucune restriction au-delà de ses engagements » actuels.

Freiner les ambitions hégémoniques de l’Iran

L’Iran est devenu une puissance régionale dont l’influence s’étend de la frontière afghane jusqu’à la Méditerranée. Minoritaires parmi les musulmans, les chiites ont repris la main depuis que les États-Unis sous l’Administration Bush leur ont offert l’ancienne Mésopotamie en 2003 et que son successeur Barack Obama a refusé de s’engager militairement aux côtés des rebelles sunnites syriens qui cherchent à renverser Bachar al-Assad, depuis 2011.

La République islamique compte sur un réseau de milices locales, parfois plus puissantes que les armées nationales.

L’Iran est aujourd’hui présent en Syrie, au Yémen, en Irak et au Liban et entend bien façonner les politiques de ces pays. Il compte sur son allié Bachar al-Assad, car la Syrie est le chaînon principal sur la route qui relie l’Iran au Liban, et donc au Hezbollah, via l’Irak. C’est pourquoi quand, en 2015, Bachar al-Assad était sur le point de tomber, l’Iran s’est allié avec la Russie pour le sauver. Sa présence en Syrie lui offre également l’opportunité d’être géographiquement proche d’Israël, comme il peut l’être via le Hezbollah au Liban.

Les raisons qui conduisent ainsi l’Iran à s’imposer chez ses voisins sont moins religieuses que nationalistes. Les chiites considèrent qu’il est important qu’ils pèsent en Irak ou au Liban, même s’ils ne gouvernent pas d’un point de vue institutionnel, ils gouvernent au moins dans les faits, ce qui permet à l’Iran de se percevoir comme une superpuissance régionale, en étant présent dans quatre capitales au Moyen-Orient : Bagdad, Damas, Beyrouth et Sanaa.

Dans ce contexte, il est évident qu’une capacité nucléaire rendrait l’Iran d’autant plus influent.

Israël veut rendre crédible sa politique de dissuasion

Israël ne souhaite pas participer au conflit syrien mais a cependant défini des lignes rouges. Dimanche 29 avril, des avions de combat israéliens F-15 ont frappé une base militaire syrienne près de Hama, peu après le transfert d’une cargaison de missiles antiaériens venue d’Iran, selon trois responsables américains qui se sont exprimés sur NBC News. Au moins 26 combattants pro-Assad, parmi lesquelles une majorité d’Iraniens, ont été tués selon selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH). Une information toutefois démentie par Téhéran. Les médias étatiques syriens ont quant à eux rapporté une « agression » sans se prononcer sur ses auteurs.

Pendant ce temps, le ministre de la Défense, Avigdor Lieberman, a déclaré mardi matin qu’Israël trois problèmes : « L’Iran, l’Iran, l’Iran ». « C’est le même Iran qui s’en prend à la liberté d’expression et aux minorités. Le même Iran qui a essayé de mettre au point des armes nucléaires et qui a conclu l’accord [nucléaire] pour obtenir des avantages économiques », a-t-il déclaré. « Le même Iran essaie de cacher ses armes alors que tout le monde l’ignore. L’État d’Israël ne peut ignorer les menaces de l’Iran, l’Iran, dont les hauts fonctionnaires promettent d’anéantir Israël (…) Ils essaient de nous faire du mal, et nous aurons une réponse ».

Le 9 avril déjà, au moins 14 combattants, dont sept Iraniens, avaient été tués dans la frappe contre la base militaire T4 à Homs, imputée à Israël. Le Hezbollah avait dénoncé une « erreur historique », estimant que le raid engageait l’Etat hébreu dans un « combat direct avec l’Iran ». En février, l’armée israélienne avait visé ce même aérodrome militaire en affirmant qu’un drone avait été envoyé par l’Iran au-dessus de son territoire depuis ce lieu, présenté comme une « base iranienne ». Israël avait perdu un chasseur F-16 dans les combats.

Observant cette escalade, certains experts israéliens estiment qu’il sera difficile d’éviter une conflagration entre les deux puissances. L’Iran, dont les Gardiens de la Révolution et les milices ont permis de sauver le régime de Bachar el-Assad, semble résolue à pousser son avantage. Les stratèges israéliens affirment qu’elle cherche à acheminer des systèmes de défense antiaérienne sophistiqués, des missiles balistiques et des drones de combat sur le territoire syrien. « Tout site sur lequel nous constatons une tentative iranienne de s’y implanter militairement sera attaqué », a prévenu Avigdor Lieberman.

Les jours et semaines qui viennent vont être décisifs pour Israël. Dans l’hypothèse où l’Iran choisirait de répliquer par l’intermédiaire du Hezbollah, la milice chiite pourrait se sentir plus libre d’agir après les élections législatives libanaises auxquelles il participe dimanche 6 mai. Toutefois, la plupart des commentateurs estiment que la République islamique ne fera rien de significatif avant le samedi 12 mai.

Docteur en science politique, spécialiste du Proche-Orient et des questions de Défense, Sarah Perez est chercheur et consultante risque-pays. Elle est l'auteur de Iran-Israël: une guerre technologique, Les coulisses d'un conflit invisible.