Retrait américain du JCPOA : une opportunité pour l’Europe

L’annonce de Donald Trump du retrait américain du JCPOA – Joint Comprehensive Plan of Action – mardi 8 mai, semble avoir surpris et désarçonné les pays occidentaux alors qu’il en avait fait une promesse de campagne et martelé qu’il l’appliquerait sans attendre. Dès la déclaration du Président américain, tous les regards se sont tournés vers les puissances européennes pour savoir quelles seraient les conséquences et si cela rendait l’accord caduc. Le soir même, le Président français, Emmanuel Macron, la chancelière allemande, Angela Merkel, et la Première ministre britannique, Theresa May, ont déclaré d’une même voix : « Nos gouvernements restent déterminés à assurer la mise en œuvre du JCPOA, et travailleront à cet effet avec les autres parties qui resteront engagées dans ce cadre collectif, y compris en assurant le maintien des bénéfices économiques liés à l’accord au profit de l’économie et la population iraniennes ». Alors que certains commentateurs ont estimé que les Européens avaient « perdu la partie », ces derniers pourraient au contraire profiter de la décision américaine non pas pour s’opposer à eux mais pour prendre le leadership dans le dossier iranien et imposer la plus grande fermeté à la République islamique.

Une décision prévisible

C’était une décision attendue. Depuis que Donald Trump est au pouvoir, son cabinet a beaucoup changé mais ses derniers « recrutements » vont tous dans le même sens. Son conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, et le nouveau secrétaire d’Etat Mike Pompeo, ont toujours dit qu’ils étaient opposés à l’accord de Vienne. Le Président américain l’a  à maintes reprises qualifié d’ « horrible » et a décidé de s’en retirer: « J’annonce que les Etats-Unis vont se retirer de l’accord nucléaire. Dans quelques instants, je vais signer un mémorandum pour rétablir les sanctions sur le régime. Nous allons mettre en place le niveau le plus élevé de sanctions économiques ». Il a ainsi choisi l’option forte, en rétablissant l’intégralité des sanctions levées, en annonçant des sanctions plus sévères, et en forçant les entreprises étrangères à choisir rapidement entre faire des affaires en Iran ou aux États-Unis. Par cette décision, il confirme aussi son objectif : tenter d’obtenir un changement de régime en Iran en asphyxiant le pays et l’entraîner dans une débâcle économique. Un processus déjà à l’oeuvre depuis 2016, car malgré la levée des premières sanctions internationales liées au nucléaire, les Américains avaient maintenu leurs sanctions antérieures à la signature de l’accord de Vienne, sanctions qui frappaient l’Iran par rapport au non-respect des droits de l’homme et au soutien supposé au terrorisme, décourageant ainsi les flux financiers internationaux vers Téhéran. Conséquence directe, trois ans après l’accord, l’Iran n’a bénéficié que de 10 milliards de dollars d’investissements sur les 200 milliards estimés par le cabinet de conseil McKinsey.

Faire pression sur les Iraniens

Donald Trump estime, comme le raconte le New York Times[1], que l’accord sur le nucléaire iranien avait un défaut majeur : il « normalisait » l’Iran et sa théocratie. Surtout, avec la réautorisation du pétrole iranien sur le marché mondial, il a offert à Téhéran un souffle économique qui lui a permis de financer ses opérations en Syrie, en Irak, au Liban et au Yémen. Avec une économie en perdition, le président américain mise sur l’incapacité de Téhéran à s’armer davantage et préparer une confrontation avec l’un des alliés américains, Israël ou l’Arabie Saoudite. Parallèlement, Israël se prépare depuis longtemps à toute offensive iranienne. Jeudi 10 mai, des F-15 et F-16 israéliens ont bombardé plus de 50 cibles iraniennes à travers la Syrie alors que les forces israéliennes ont mené une campagne extensive intitulée opération « Château de cartes » pour tenter de détruire la présence militaire de l’Iran dans le pays. Cette mission, qui constitue la plus importante campagne aérienne menée par Israël en plus de 40 ans a été « très réussie », a estimé jeudi un haut-responsable de l’aviation militaire. Il a toutefois averti qu’Israël estimait que les forces iraniennes en Syrie étaient encore en possession de missiles sol-sol qui pourraient encore être tirés vers Israël. Cette opération est survenue après que l’Iran a tiré 20 missiles vers Israël quelques heures auparavant. Quatre missiles ont été abattus par le système de défense antiaérien du Dôme de fer et les autres ne sont pas parvenus à atteindre le territoire israélien, selon les militaires.

Contraindre les Européens à agir vite

Les Européens ont annoncé qu’ils continueraient à respecter l’accord nucléaire mais, sans les États-Unis, l’accord est vide de sens. L’Europe est désormais confrontée à un choix. Va-t-elle vouloir préserver ses liens avec  l’Iran, intensifier les investissements et le commerce en République islamique, ou acceptera-t-elle de restreindre ses activités pour mettre le régime iranien sous pression pour changer son comportement? Si elle choisit la voie des retombées économiques pour l’Iran, les entreprises européennes perdront leur accès au marché américain et la relation transatlantique sera durablement entachée. Mais si l’Europe est prête à sacrifier les « affaires », elle peut rétablir l’harmonie dans ses relations avec son allié le plus important, tout en contribuant à stabiliser la région.

L’Europe a donc une opportunité à saisir. Elle peut être ce canal intelligent de communication, qui voit plus loin que les discordes ordinaires, capable de faire barrage aux vraies menaces sécuritaires.

Il reste désormais quelques mois aux Européens pour trouver une solution viable, le temps que le Congrès américain approuve la mise en place des sanctions. Or, les Républicains ne semblent pas unanimes sur la question. D’où une autre solution proposée par deux sénateurs républicains en coordination étroite avec le gouvernement, consistant à voter une nouvelle loi qui mettrait en place un nouveau seuil pour déclencher des sanctions contre l’Iran à l’avenir, et rendre permanente cette nouvelle ligne rouge au développement nucléaire iranien. « Nous proposons une voie qui comblera les lacunes de l’accord nucléaire tout en maintenant l’administration dans l’accord », a expliqué Bob Corker, président de la commission des Affaires étrangères du Sénat. Mais rien n’indique que Téhéran acceptera de nouvelles contraintes.

[1] David E. Sanger and David D. Kirkpatrick, « Behind Trump’s Termination of Iran Deal Is a Risky Bet », 8 mai 2018