Comment le retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien change la donne au Moyen-Orient (Isabelle Lasserre – Le Figaro)

La nouvelle posture de Trump renforce l’axe américano-israélo-saoudien et met sous tension l’alliance irano-russe. Elle pourrait provoquer une mutation des conflits ravageant la région.

• Le pari de Trump peut-il fonctionner?

Certains ne l’excluent pas. En juillet 2015, l’accord sur le nucléaire iranien avait été présenté comme un grand succès diplomatique dont tout le monde devait tirer profit et se féliciter. Menés par un Barack Obama prêt à de nombreuses concessions pour éviter un nouveau conflit au Moyen-Orient, les pays signataires avaient préféré cacher ses imperfections. Préférable à la guerre, l’accord n’en était pas moins «un mauvais compromis» qui s’était éloigné des exigences initiales de la communauté internationale en accordant un droit d’enrichissement

«Trump demande beaucoup aux Iraniens : pas de missiles, pas de nucléaire, pas d’influence régionale… Il aimerait que l’Iran ne soit plus l’Iran !»

Danielle Pletka, vice-présidente de l’American Enterprise Institute

à l’Iran. Non seulement le pays a été autorisé à conserver son infrastructure nucléaire au mépris des résolutions des Nations unies, mais ses principales dispositions sont appelées à disparaître en 2025. Mais surtout, l’accord sur le nucléaire n’a pas eu les effets vertueux qu’espéraient les Occidentaux. «Le grand retournement géopolitique anticipé par Obama n’a pas eu lieu», déplore Jean-Sylvestre Mongrenier dans une note de l’Institut Thomas More. «En lieu et place de la démocratie islamique de marché, apaisée et insérée dans la mondialisation, un front russo-chiite traverse le Moyen-Orient». Il aura fallu moins de trois ans pour que le mauvais génie sorte de sa bouteille, écrasée par les grosses bottes de Donald Trump, qui quelques semaines auparavant avait renversé la table avec la Corée du Nord. Le président américain mise sur l’asphyxie économique des sanctions pour réduire l’influence iranienne au Moyen-Orient, ramener Téhéran à la table des négociations et, qui sait, chasser les mollahs du pouvoir… La porte des négociations n’est donc pas définitivement claquée. «L’Administration veut un nouveau deal. Washington est favorable à un grand marchandage. La question à 60.000 dollars, c’est comment y arriver?» commente Danielle Pletka, vice-présidente de l’American Enterprise Institute, lors d’une rencontre au German Marshall Fund (GMF). L’autre question n’a pas davantage de réponses, même si pour l’instant les réactions de Téhéran sont restées relativement modérées: «Les Iraniens feront-ils ce que les Américains exigent d’eux? poursuit la vice-présidente du think-tank conservateur. Trump leur demande beaucoup: pas de missiles, pas de nucléaire, pas d’influence régionale… Il aimerait que l’Iran ne soit plus l’Iran !»

«Il se passe ce que nous redoutions : la conjonction de plusieurs perturbations jusque-là restées cloisonnées. Cette juxtaposition explosive fait peser des risques de crise majeure»

Un diplomate français

• Le chaos dans la région peut-il s’aggraver?

Et si le remède était pire que le mal? «Le Moyen-Orient est devenu encore plus instable et plus dangereux», écrit l’historien Jean-Pierre Filiu sur son blog. Pour l’ancien diplomate, le retrait américain «porte un coup terrible dans la région au principe même de la diplomatie, déjà discréditée par son impuissance sur la question palestinienne et dans le conflit syrien». Les conséquences potentielles de la décision américaine sont nombreuses. Si l’Iran décidait de se retirer à son tour de l’accord de 2015 ou de reprendre clandestinement l’enrichissement d’uranium, une nouvelle crise de prolifération nucléaire menacerait la région. L’Arabie saoudite a été le premier pays sunnite à prévenir qu’elle n’hésiterait pas à se lancer dans l’aventure nucléaire si une telle configuration se présentait. Mais c’est surtout, pour l’heure, la superposition des crises qui inquiète Paris. «Il se passe ce que nous redoutions: la conjonction de plusieurs perturbations jusque-là restées cloisonnées. Cette juxtaposition explosive fait peser des risques de crise majeure», prévient un diplomate français. À l’absence de réponse politique en Syrie, à la poursuite de la mainmise de l’Iran sur la Syrie, à celle de la politique anti-kurde de la Turquie, il faut désormais ajouter le retrait américain de l’accord nucléaire et «le virage stratégique israélien». «Israël était jusque-là resté à distance du conflit syrien. La présence militaire directe de l’Iran et de ses épigones le force à s’impliquer directement», poursuit la même source. Ces nouveaux développements créent un «rapprochement inédit entre le théâtre syrien et l’enjeu iranien». Paris met en garde contre «un risque de mutation du conflit syro-irakien vers des conflits régionaux interétatiques».

«L’engagement iranien en Syrie s’inscrit dans un vaste projet de domination du Moyen-Orient, du golfe Arabo-Persique à la Méditerranée»

Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More

• Vers une guerre Iran-Israël?

Est-il encore temps de la prévenir, alors qu’on en voit les prémices de part et d’autre de la frontière israélo-syrienne? Le 9 mai, au lendemain du retrait américain de l’accord nucléaire, l’armée israélienne a répliqué à des tirs de roquettes sur le plateau du Golan, attribués à la Force al-Qods, chargée des opérations spéciales des gardiens de la révolution iraniens. En répliquant, Israël a voulu rétablir la ligne rouge de dissuasion. Mais depuis que les tirs de Tsahal ne visent plus seulement le Hezbollah mais également la Force al-Qods et les troupes iraniennes en Syrie, une étape nouvelle a été franchie dans la guerre. En se rapprochant de ses frontières, l’Iran fait courir à Israël une menace existentielle. Les pasdarans – les gardiens de la révolution – ont développé un ambitieux programme de missiles balistiques dont le rayon d’action, qui dépasse les 2.000 kilomètres, menace les bases occidentales du Moyen-Orient, Israël et les régimes arabes sunnites. Le jour venu, ils pourraient être équipés d’ogives nucléaires. L’Iran pousse aussi son influence dans la région. «L’engagement iranien en Syrie s’inscrit dans un vaste projet de domination du Moyen-Orient, du golfe Arabo-Persique à la Méditerranée. Téhéran se vante de contrôler quatre capitales arabes (Bagdad, Damas, Beyrouth, Sanaa)», prévient Jean-Sylvestre Mongrenier. Enfin, le Hezbollah libanais, bras armé de l’Iran dans la région, développe une coopération avec le Hamas à Gaza. «Je ne vois pas comment Israël pourrait éviter cette guerre», commente un diplomate européen.

«Nous pensons qu’il est possible de contourner les décisions américaines quand elles sont mauvaises pour l’humanité»

Un diplomate

• L’initiative européenne a-t-elle une chance de réussir?

Maintenir l’accord de juillet 2015. Remédier à ses lacunes en lui rajoutant trois piliers: l’avenir du compromis après 2025, le programme balistique et l’ingérence régionale de l’Iran. «Nous partageons les inquiétudes américaines sur ces trois sujets. Quand Ali Akbar Velayati, le principal conseiller du guide iranien, évoque un axe de résistance du Golfe à la Méditerranée, nous sommes également préoccupés. Ce que nous contestons, c’est la méthode choisie par Trump pour résoudre les problèmes» déclare un diplomate. La France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne espèrent que leur initiative permettra de convaincre l’Iran de rester dans l’accord. Puis qu’elle poussera Trump à revenir à de meilleures dispositions. Depuis le début de l’année, les trois pays européens ont eu chaque semaine des discussions, jugées fructueuses, avec Washington sur le sujet iranien. Compenser le départ américain puis ramener la Maison-Blanche dans le sillage des négociations: cette porte de sortie, initiée par la France, est basée sur une méthode déjà appliquée à l’accord de Paris sur le climat. Il avait été fragilisé par le retrait américain en juin 2017. «Résultat: il n’a jamais été aussi défendu au niveau international. Nous pensons qu’il est possible de contourner les décisions américaines quand elles sont mauvaises pour l’humanité», commente un diplomate. Les responsables iraniens ont donné un à deux mois aux Européens pour désamorcer la crise. Certains parient sur le fait que Donald Trump, si on lui impose un rapport de force, «proposera dans les prochaines semaines un nouvel accord proche de la proposition française», espère une source américaine. Cela sera-t-il suffisant pour convaincre les Iraniens? Le président Rohani serait «ouvert à la discussion» sur les autres piliers. Mais «disposition à parler ne signifie pas accord», prévient un bon connaisseur du dossier.

«La Chine et la Russie ne pourront pas faire le job. Tout simplement parce qu’elles ne peuvent pas offrir à l’Iran ce qu’il veut : un passeport vers le monde civilisé»

Danielle Pletka, vice-présidente de l’American Enterprise Institute

• Quelles sont les nouvelles alliances dans la région?

Le sujet iranien rebat les cartes dans la région. Certaines alliances se créent, comme celle qui unit désormais Israël et l’Arabie saoudite, les deux plus grands ennemis de l’Iran. Les autres sont mises sous tension. Et notamment celle qui unit sur le terrain syrien l’Iran et la Russie, les deux parrains de Bachar el-Assad, qui ensemble ont sauvé son régime qui vacillait en 2015. Benyamin Nétanyahou, le premier ministre israélien, s’est rendu à deux reprises à Moscou pour demander à Vladimir Poutine d’essayer de brider et restreindre son allié iranien. Le président russe a accepté de renoncer à fournir les puissants missiles S300 qu’il avait promis au régime syrien et dont la livraison compliquerait les opérations israéliennes en Syrie. Mais il n’a pas donné d’autre gage concernant l’Iran, dont les troupes sur le terrain garantissent à Moscou la possibilité de maintenir une empreinte légère au Levant et de ne pas risquer l’enlisement. La relation transatlantique est, elle aussi, mise à l’épreuve. Emmanuel Macron, qui se targue de «parler à tout le monde», ne remettra pas forcément en question sa bonne relation avec Donald Trump, qu’il considère comme un levier d’influence sur certains sujets. Ce qui n’empêche pas, rappelle l’Élysée, «de dire et de nommer les désaccords». Le retrait de l’accord nucléaire en est un, comme «l’obsession» de la Maison-Blanche à désigner l’Iran comme le soutien principal du terrorisme international. «Il est clair que dans les mois qui viennent, nos relations avec Washington vont être plus compliquées», reconnaît un diplomate. Certains espèrent trouver un soutien à Moscou et à Pékin. L’Iran et la Syrie sont d’ailleurs au menu du déplacement d’Emmanuel Macron à Saint-Pétersbourg les 24 et 25 mai. «Si on ne relance pas la politique, la machine de guerre ne s’arrêtera pas», argumente un diplomate. La Russie et la Chine ont appelé à la sauvegarde de l’accord nucléaire iranien. Mais Danielle Pletka, la vice-présidente de l’American Enterprise Institute, ne croit guère à un front commun. «La Chine et la Russie ne pourront pas faire le job. Tout simplement parce qu’elles ne peuvent pas offrir à l’Iran ce qu’il veut: un passeport vers le monde civilisé. Russes et Chinois auront du mal à proposer un plan B.»